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Aragon, L’homme communiste

« L'homme communiste, en 1946 ce livre est né de la constatation nécessaire de ce nouveau héros des temps modernes, rendue accessible à tous, contrôlable par tous, grâce à la vertu des faits, de l'histoire. » Le premier tome de L'homme communiste est publié en 1947. Lorsqu'on lui propose de retravailler son texte en 1953, Aragon écrit un deuxième tome en « tenant compte du temps et des évènements, il fallait étendre [le livre] à des images peu nombreuses, mais typiques, de l'homme communiste, tel que, dans cette période de notre histoire, il a continué à se manifester ».

 

Préface de Francis Combes

Quelques mots pour aujourd’hui…

    Voici un livre dont on ne pourra pas soupçonner l’éditeur de le rééditer pour céder à un effet de mode…Mais qu’on y prenne garde il pourra surprendre plus d’un lecteur. Tout d’abord, c’est un livre d’Aragon, et à ce titre il ne peut guère laisser indifférent. Rien de ce qui est sorti de cette plume ne nous indiffère. Qu’il suscite un engouement qui confine parfois chez certains de ses admirateurs à la passion ou une haine tenace que les ans n’ont pas suffi à effacer, Aragon ne laisse pas indifférent. Et on sait, plus ou moins, même quand on ne prend pas la peine de le lire vraiment, ou l’on devrait savoir qu’il est et demeurera l’un des plus grands écrivains de la langue française et que son œuvre, par son ampleur et ses beautés, le situe dans la lignée et à la hauteur de Ronsard ou Hugo. Mais il y a plus…
Ceux qui auront la curiosité de se lancer dans la lecture de ces pages devraient à mon sens être touchés par la leçon humaine et politique qui s’en dégage. (...)
Il est certain qu’à bien des égards Aragon parle d’une époque qui n’est plus, une époque par exemple où le communisme n’était pas seulement défini comme « le mouvement du réel qui abolit l’état de choses existant » (ce qui peut dire beaucoup… ou pas grand-chose) mais comme un idéal, une société supérieure qui méritait qu’on fît pour elle la révolution et qu’on y consacrât sa vie.

Aragon nous parle d’un temps où importait ce qu’on nommait la « morale communiste ». Certes, cette morale-là fut souvent caricaturée. Et parfois par les communistes eux-mêmes, dont la rigidité et parfois la pudibonderie (ici comme là-bas) a pu entraîner bien des malheurs personnels. Mais la morale communiste, avant toute chose, était cet idéal qui consistait pour les militants à trouver naturel de se dévouer pour le bien commun, la défense de leur classe, la liberté de la nation et la solidarité internationale des peuples. Je n’ai pas la naïveté de croire que tous les communistes se comportèrent toujours et partout de façon exemplaire. (Il y eut sous le stalinisme tant de communistes bourreaux d’autres communistes qu’il est impossible de l’oublier…) Et sans aller si loin, je milite depuis assez longtemps pour savoir que le goût du pouvoir, le suivisme ou l’imbécillité peuvent aussi sévir dans les rangs des communistes. Mais il est vrai que le Parti communiste se distinguait des autres par cela qu’on ne devenait pas communiste pour faire fortune ou carrière, que les dirigeants et les élus acceptaient de vivre avec un salaire d’ouvrier et que la promotion intellectuelle qu’il offrait à de nombreux militants ouvriers ne les conduisait pas à sortir de leur classe mais à mieux lutter à son service. Dans un des textes présentés ici (« Écrit pour une réunion de quartier »), Aragon qui ne prend jamais la posture du théoricien ou du philosophe, donne du communiste une définition qui, je crois, est toujours très parlante pour beaucoup de communistes d’aujourd’hui.[...]

Pour beaucoup, le communisme n’a plus de véritable doctrine et n’est, au mieux, qu’une politique pétrie de bonnes intentions.
C’est que nous vivons un moment où les peuples ont un urgent besoin d’une nouvelle synthèse théorique, rendant le monde à nouveau lisible et transformable. L’avenir des communistes comme courant dans la société et la culture est certainement lié à leur capacité de reformuler la théorie adaptée à l’époque de la mondialisation et de sa crise. En clair, il s’agit, si on veut retrouver le souffle révolutionnaire, la capacité d’enthousiasme et d’entraînement, par-delà les nécessités politiques du moment auxquelles chacun fait face comme il peut, d’être capables de donner vie, dans les conditions d’aujourd’hui, à la vieille idée toujours neuve : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous.
Une telle théorie, permettant d’ouvrir pratiquement la voie au dépassement des aliénations et oppressions de toutes sortes dont souffre toujours l’humanité, ne pourra pas faire longtemps l’impasse sur la question morale, la question du devenir de l’homme et de la femme.
Sans doute ne s’agit-il pas de renouer avec les formules anciennes de « l’homme nouveau », dont on sait aujourd’hui qu’elles étaient entachées d’idéalisme et qu’elles sous-estimaient en l’homme les contradictions. Marx lui-même parlait d’ailleurs plutôt d’homme-total et il n’imaginait pas que l’homme de l’avenir puisse faire table rase du vieil homme dont il fallait se dépouiller.
Le philosophe Henri Lefebvre nous offre peut-être une piste quand il écrit « l’avenir de l’homme, c’est le monde »… mais cette réflexion sur le futur de l’homme gagnerait beaucoup à ne pas oublier les exemples que nous livre Aragon de ces hommes communistes qui, comme personne avant eux, essayèrent de se placer dans les actes essentiels de leur vie du point de vue de l’avenir.

Extraits du chapitre I
« Écrit pour une réunion
de quartier », 1946

« Mais qui ne voit que le communiste est de nos jours l’héritier, le représentant de toute grandeur humaine, de tout esprit de sacrifice, de tout héroïsme français ? Le chrétien, lui, je veux dire le chrétien qui agit comme il est écrit, qui vit et meurt suivant les principes proclamés du christianisme, le fait croyant, au-delà de la mort, à un autre monde, à une punition et à une récompense. Dirai-je que pour moi cela ne le diminue pas à mes yeux, car ce qui m’importe c’est la pureté, la beauté, le désintéressement en ce monde-ci… cependant, songez que le communiste, lui, n’attend vraiment rien pour lui-même.
S’il donne sa vie, comme soixante-quinze mille des nôtres l’ont fait devant les fusils des pelotons d’exécution allemands, et de bien d’autres manières, sa récompense est que les siens, que les Français, les hommes de son peuple, de sa nation, grâce à ce sacrifice, seront un tout petit peu plus près du bonheur que s’il n’avait pas accepté le martyre. La récompense pour le communiste est affaire de l’espèce humaine et non de l’individu. La croyance au progrès, au progrès indéfini et infini de l’homme, en la montée de l’humanité vers un soleil que, lui, ne verra point mais dont il aura préparé obscurément l’aurore, voilà ce qui anime et soutient le communiste, voilà l’idéal du communiste. Entre cet idéal et l’idéal chrétien, il est sûr que moi j’ai choisi. Mais cela ne m’empêche pas de rendre hommage à ces chrétiens qui se conduisent sur cette terre, comme un communiste considère bel et bien qu’on se conduise. Je m’étonne souvent du peu de réciproque, du peu de charité chrétienne de certains catholiques devant la vie et la mort des communistes.
Il faut parler de la vie et de la mort des communistes. C’est peu de concéder que l’homme communiste n’est pas l’homme au couteau entre les dents ! On se fait, hors des rangs communistes, une idée un peu simple de ce qui amène un homme à être communiste. Le plus généralement, les gens pensent que c’est par une manière de fatalité qu’on le devient, entraînement de milieu, de classe même, ou simplement par basse envie de ceux qui vivent mieux, jalousie de ceux qui possèdent… remarquez qu’on peut envier les autres, leurs biens, sans devenir communiste : c’est même là ce qui entraîne plus généralement les hommes au jeu, à la spéculation ou à l’escroquerie. Et les joueurs, les gens de Bourse et les escrocs sont rarement communistes [...]

L’homme communiste… il était un ouvrier comme un autre, celui-là, avec une femme, des enfants, travaillant, gagnant après tout sa vie, en 1936, quand au-delà des Pyrénées s’éleva l’appel tragique du peuple espagnol… et on a vu ces métallos, ces mineurs, ces simples comptables, des gens des Ptt, des cheminots… tout quitter, du jour au lendemain, tout donner et se battre. Pendant que les hommes qui aujourd’hui font les philosophes se demandaient si vraiment Mussolini et Hitler avaient envoyé des soldats en Espagne, et si nous devions nous mêler de cette histoire… L’homme communiste qui a compris que défendre Madrid, c’était défendre Paris, comment était-il devenu communiste ? Par basse envie, par entraînement de milieu ? Ah, ce n’est pas un sujet d’ironie après ces terribles années, terribles pour les communistes dès 1939, quand ils furent jetés en prison, pourchassés, condamnés par ceux qui portaient comme eux le nom de français… ce n’est pas un sujet d’ironie, après ces années où même les anticommunistes forcenés n’oseraient pas publiquement dire que c’est pour des raisons basses, d’entraînement ou d’envie, que tant de communistes ont tout
à la France donné ! Peut-être devient-on communiste, sans doute devient-on communiste, pour des raisons de classe. Et l’aveu en est sanglant aux lèvres de ceux qui sont les responsables de la solidarité ouvrière contre l’égoïsme bourgeois. Mais ces raisons de classe, à une époque où monte du meilleur de l’humanité, cette force pure, la force du travail producteur, ces raisons de classe, les partagent ceux qui sont nés ouvriers, et ceux qui du sein de la bourgeoisie où le hasard les a fait naître, reconnaissent dans la classe ouvrière la porteuse de l’avenir humain… et je vous le dis, oui, ce sont des raisons de classe qui font qu’un Langevin, un Joliot-Curie, un Picasso, un
Éluard deviennent des communistes. Mais ces raisons de classe, que les anticommunistes ne les invoquent pas trop haut ! Elles sont l’honneur des communistes. Un Langevin, un Joliot-Curie, un
Picasso, un Éluard, il n’y a pas besoin de demander si c’est l’envie ou l’entraînement qui les a faits communistes.

L’homme communiste, ouvrier, paysan, intellectuel, c’est l’homme qui a une fois vu si clairement le monde qu’il ne peut pas l’oublier, et que rien pour lui désormais ne vaut plus que cette clarté-là, pas même ses intérêts immédiats, pas même sa propre vie. L’homme communiste, c’est celui qui met l’homme au-dessus de lui-même. L’homme communiste, c’est celui qui ne demande rien, mais qui veut tout pour l’homme. Oui, il envie mille choses, le bonheur, la santé, la sécurité, mais pour tous, et au prix de sa santé, de son bonheur, de sa sécurité, de son existence. Si tel n’est pas l’homme communiste, expliquez-moi Valentin Feldman.
Il était esthéticien, disciple de Victor Basch, professeur. On rapporte de lui deux mots. Comme on hésitait, c’était aux premières heures de la résistance, à le charger de tâches humbles et dangereuses, à porter des explosifs par exemple, il répondit à celui qui représentait pour lui son parti : Vous pouvez tout me demander. Et devant le peloton d’exécution allemand, il cria : Imbéciles, c’est pour vous que je meurs ! Voilà l’homme communiste.

Expliquez-moi le philosophe Georges Politzer, donnant toute sa vie aux tâches de la documentation économique, sacrifiant son œuvre à son parti, avant de tomber fusillé par les nazis au mont Valérien ?

Et Paul Vaillant-Couturier, qui a sacrifié à une vie épuisante dont il est mort avant l’âge, son œuvre d’écrivain ? Voilà l’homme communiste. »

Extraits publiés avec l'aimable
autorisation de l'éditeur.

La Revue du projet, n° 23, janvier 2013
 

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