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Le capitalisme met en cause l’idée de progrès, Roland Charlionet, Luc Foulquier*

Être oublieux du monde naturel en détournant notre aptitude à transformer notre environnement dans le but de nourrir la finance et quelques privilégiés est une voie sans issue qui ne mène qu’à des catastrophes écologiques.

L’ évolution des espèces a donné à la famille des hominidés puis en particulier aux homo sapiens la possibilité d’agir de plus en plus efficacement sur leur environnement, d’affiner leurs pensées et de communiquer de manière de plus en plus précise avec leurs congénères. Le propre de l’activité humaine est qu’elle s’accomplit par l’intermédiaire de deux médiateurs, l’outil pour les rapports êtres humains/nature et le signe pour les rapports avec les autres et avec soi-même. En outre l’activité humaine se caractérise par son déploiement dans un temps long : l’anticipation, le projet, la mise en œuvre attentive, l’analyse des résultats. Ces facultés ont permis aux êtres humains de franchir un saut qualitatif original dans le règne animal : la capacité de développer à l’extérieur de leur organisme individuel un monde d’objets matériels et spirituels, véritables concentrés d’activités potentielles. Avec ce développement, ils acquièrent la possibilité de s’émanciper peu à peu de leur déterminisme biologique et de transformer leurs capacités physiques et psychiques.

Le pire et le meilleur

Depuis l’homo sapiens, chaque génération a apporté sa contribution au grand chantier de l’humanité. Ce que nous sommes devenus et ce dont nous pouvons profiter actuellement, nous le devons à nos prédécesseurs et nos contemporains qui ont contribué à édifier l’histoire de l’humanité. Songeons à tous les objets aussi bien matériels que spirituels qui constituent le monde de l’être humain : les outils dont nous nous servons, les expressions langagières que nous prononçons, les voies et les moyens de communication que nous empruntons, les infrastructures dont nous bénéficions, les lieux que nous habitons, les livres que nous lisons, les musiques qui nous enchantent, les concepts philosophiques qui fondent notre raisonnement, les organisations sociales qui nous entourent, les institutions qui participent à la gestion publique, les paysages ruraux et urbains que nous façonnons, les savoirs et savoir-faire que nous pouvons nous approprier… Ils ont été pensés, imaginés, projetés, conçus, créés, construits, modifiés, recomposés, affinés, structurés, testés, parachevés, transmis, dispensés… par nos prédécesseurs et nos contemporains. Si la nature a produit homo sapiens, c’est l’humanité qui a produit l’Homme d’aujourd’hui, qui reste en perpétuel devenir. Nous devons « assumer pleinement la responsabilité de prolonger l’hominisation biologique d’avant homo sapiens puis sociale jusqu’à aujourd’hui en une humanisation future de plus en plus civilisée, pleinement porteuse de sens pour l’ensemble des humains » (Lucien Sève) et respectueuse dans ses liens à la nature.  Lorsque le développement du monde de l’être humain est ainsi enchâssé dans un projet civilisationnel, l’idée de progrès devient véritablement la ligne d’horizon qui encadre toutes les activités humaines. Mais nous ne pouvons que constater la non-linéarité de l’histoire réelle de notre monde. Elle est pleine de ratés et même de reculs considérables parfois. Le pire y cotoie souvent le meilleur.

Nous sommes porteurs de deux en-communs fondamentaux, le monde naturel et le monde de l’être humain. Marx n’a jamais cessé de penser ensemble l’Homme et la nature et a vigoureusement dénoncé la rupture engendrée par le capitalisme de « l’interaction métabolique » entre la nature et les sociétés humaines. Gommer cette unité dialectique et minimiser le monde de l’être humain en espérant retrouver ainsi les vestiges d’un éden primordial, est une dérive profonde qui a conduit à des drames majeurs. Être oublieux du monde naturel en détournant par exemple notre aptitude à transformer notre environnement dans le but de nourrir la finance et quelques privilégiés est une voie sans issue qui ne mène qu’à des catastrophes écologiques.

Le développement actuel des connaissances et des savoir-faire est véritablement inouï. Mais le monde, dans l’organisation capitaliste de la société, se fragilise considérablement et nous vivons la plus historique des crises de sens, signe manifeste que, d’une façon ou d’une autre, nous nous trouvons à l’orée d’une nouvelle civilisation. « Il n’est pas de question plus importante à poser aujourd’hui que celle des buts des activités humaines : quelle humanité voulons-nous être, quel vivre-ensemble social voulons-nous édifier, vers quels horizons historiques voulons-nous nous diriger ? » (Lucien Sève)  La nouvelle phase qui s’ébauche ainsi sous nos yeux pose l’alternative suivante :
- ou bien l’émancipation humaine, dans le respect des biens communs de l’humanité (le climat, l’air, l’eau, les forêts, les sols, les zones humides, les océans, la biodiversité, l’énergie… mais aussi, les réseaux informationnels, la culture…) et dans la vigilance soutenue exercée à l’égard de l’évolution des équilibres naturels, devient le but absolu de toutes les productions que nous engageons. Alors un monde où il fait bon vivre peut émerger ;
- ou bien c’est le productivisme qui l’emporte et nos sociétés se dirigent vers leur déshumanisation progressive, la déstabilisation non maîtrisée et la dégradation des écosystèmes, la marchandisation de l’être humain et de tout ce qui l’entoure, c’est-à-dire l’aliénation la plus totale et la fin de l’idée de progrès.
Il n’y a aucun automatisme, ni dans un sens ni dans l’autre. Le progrès n’est pas un don du ciel, c’est un combat.  n

*Roland Charlionet est chercheur à l’INSERM.
Luc Foulquier est ingénieur, chercheur en écologie à l’IRSN.

La Revue du projet, n° 23, janvier 2013
 

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