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Devons-nous renoncer à l’idée de progrès ? Yvon Quiniou*

L’ambiguïté de l’idée de progrès nécessite une clarification pour redonner son sens véritable et toute son actualité à l’engagement progressiste.

L’ idée de progrès, qui remonte à la philosophie des Lumières, est incontestablement en train de vaciller aujourd’hui, face à un libéralisme triomphant qui tend à nous faire croire que la régression sociale serait la nouvelle loi implacable de l’histoire, imposée par les contraintes de l’économie. Et para
llèlement, on veut nous faire admettre qu’il y a un progrès des sciences, des techniques et de la production devant lequel il faudrait s’incliner sans en interroger le prix humain et environnemental. Ces deux propos montrent bien toute l’ambiguïté de cette idée, qu’il faut clarifier pour ne pas se laisser mystifier par le discours dominant et redonner son sens véritable et toute son actualité à l’engagement progressiste.

Progrès quantitatif et qualitatif

Ce terme présente deux acceptions qu’il faut absolument distinguer. Il y a un progrès quantitatif, celui de la connaissance, de la technique et, plus largement, des productions humaines, qui date de l’origine de l’humanité. Il implique que l’on conserve ce qui a été acquis, sans quoi on repart à zéro, et que l’on y ajoute de nouvelles acquisitions, sans quoi l’on stagne. Il est incontestable, il paraît devoir être indéfini et son existence relève d’un constat de fait, à la portée de tous, mais qui ne nous dit rien sur sa valeur pour l’homme. Cette question est au contraire au cœur du progrès qualitatif : celui-ci consiste à juger une évolution quelconque à la lumière d’une valeur que l’on a posée (ou supposée) préalablement, et à estimer que cette évolution la réalise, que ce soit graduellement ou brusquement. On voit alors que nous avons affaire à un authentique jugement – non à un constat – qui peut varier selon les valeurs auxquelles on se réfère. La maîtrise scientifico-technique croissante de la nature est bien un progrès pour qui y voit une forme de liberté concrète pour l’homme, mais peut être dénigrée pour celui qui valorise plutôt l’intégration à cette nature (c’est le cas d’une certaine forme d’écologie passéiste qui nous vient des États-Unis). D’une autre manière, une transformation aussi considérable que la Révolution française sera jugée comme un progrès décisif par ceux qui érigent la liberté et l’égalité de tous en norme fondamentale et, au contraire, considérée comme un processus de décadence par ceux qui, à l’instar de Nietzsche, font de l’inégalité des hommes à la fois une réalité naturelle et une valeur essentielle qu’il faut promouvoir et s’opposent à toute forme d’égalité et de démocratie.

Un examen critique du progrès fondé sur le souci exlusif de l’humain

On voit donc que si nous voulons donner un sens objectif et non arbitraire à l’idée d’un progrès historique, il faut définir des normes elles-mêmes objectives à la lumière desquelles on pourra s’entendre sur sa réalité éventuelle. Ce ne peut être que des normes morales, à condition de comprendre que la morale s’applique aussi, sinon surtout, au champ de la vie collective, donc aux rapports politiques et sociaux. Fondées sur l’Universel, exigeant le respect d’autrui, refusant son instrumentalisation et demandant son autonomie, elles ont trouvé leur première formulation politique dans la Déclaration de 1789, et les conquêtes du mouvement ouvrier, depuis, n’ont cessé d’en enrichir la traduction concrète dans de multiples domaines comme le travail, la santé, la culture, etc. Il est donc légitime de parler d’un progrès effectif de l’histoire, à la fois possible et réel, dès lors qu’on rappelle qu’il y a des valeurs universelles qu’une politique morale doit tendre à réaliser concrètement et que c’est sur leur base seulement que le jugement de progrès peut être énoncé. N’est-ce pas ce que veut dire, en profondeur, le mot d’ordre « L’humain d’abord » ? Mais cela suppose que l’on rompe avec le cynisme ambiant qui, refusant de pareilles valeurs, s’incline devant les évolutions historiques actuelles et refuse de les juger, oubliant qu’évoluer ce n’est pas nécessairement progresser.
À quoi s’ajoute une autre difficulté, celle qui tient à la complexité du processus historique lui-même, qui interdit, de toute façon, de parler du progrès en général comme d’une réalité homogène et, pour ceux qui l’admettent, inéluctable. La diversité de la vie sociale fait que ce qu’on peut gagner sur un plan – l’efficacité technique de la production –, on peut le perdre sur un autre plan – la souffrance au travail, par exemple. Ou encore : la croissance non contrôlée peut aggraver la crise écologique et la mondialisation de l’économie déposséder les peuples de la maîtrise de leur devenir.

Tout cela signifie que, face à la régression actuelle d’un monde en proie au chaos capitaliste, il est impératif de relancer l’idée de progrès, sauf à renoncer à améliorer la situation de l’humanité dans bien des domaines. Mais on ne peut le faire qu’en réenracinant la politique dans des valeurs universelles et, surtout, en toute lucidité, en se méfiant de l’idée toute faite du progrès : celui-ci ne peut être que circonstancié, il n’est pas fatal et il doit être sans cesse soumis à un examen critique fondé sur le souci exclusif de l’humain.

*Yvon Quiniou est Professeur agrégé et Docteur en philosophie.

La Revue du projet, n° 23, janvier 2013
 

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