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Réinvestir la notion de progrès, Alain Obadia*

Améliorer les conditions d’existence de chacun est plus que jamais d’actualité mais le développement technologique doit être maîtrisé socialement.

L’idée de progrès a joué un rôle moteur dans le combat démocratique et dans les luttes pour la transformation sociale qui ont marqué l’histoire de la gauche en France comme dans le monde.
La conviction que l’activité humaine pouvait légitimement se fixer pour objectif d’améliorer la vie de chacun et de tous et que les générations les plus jeunes pouvaient bénéficier d’une existence meilleure que celle de leurs parents a donné un sens et une espérance à l’engagement de millions de femmes et d’hommes ainsi qu’à la mobilisation populaire.
Nous devons assumer consciemment cet héritage et affirmer qu’il n’est pas seulement une belle idée du passé. Nous ne devons pas céder à l’injonction de la pensée dominante d’aujourd’hui pour laquelle le terme même de progrès est quasiment devenu tabou. Dans des pays comme le nôtre la seule perspective offerte par le libéralisme ou le social libéralisme est celle de la régression des droits et du déclin du pays. La vision « réaliste » de la mondialisation – en fait de la domination des marchés financiers – nous contraindrait à l’accepter.

Pourtant, la conviction qu’il est nécessaire d’améliorer les conditions d’existence de chacun est plus que jamais d’actualité. Elle est massivement présente dans les luttes et mobilisations. Des indignés espagnols au refus de l’austérité qui s’exprime dans de nombreux pays d’Europe, de la critique de plus en plus affirmée du capitalisme aux révolutions démocratiques qui se cherchent dans les pays arabes, l’idée que l’humanité aspire à avancer vers le mieux-être dans les multiples domaines qui conditionnent son destin est toujours pertinente.
Cela veut-il dire que nous serions allergiques à tout examen critique de la notion de progrès ? Bien sûr que non. La vision selon laquelle progrès rime automatiquement avec mieux-être a été largement démentie par les faits et par l’histoire. Nous avons depuis longtemps rompu avec les illusions et les dérives scientistes et productivistes.

Technologies et mouvement
de la société

Le développement technologique n’est pas vertueux en soi. Les modes de production et de consommation fondés sur le plus, ne prenant jamais en compte le pourquoi et ne s’interrogeant jamais sur les conséquences dont ils sont porteurs ne peuvent perdurer sans catastrophes.
Lorsque le « progrès » technologique supprime des emplois et reste déconnecté de l’organisation sociale permettant aux salariés de conserver leur revenu pour se former dans d’autres domaines et assurer ainsi leur avenir, il n’est pas progrès ; il est régression. Cet exemple illustre plus généralement le lien étroit entre technologies et mouvement de la société. Il montre qu’on ne peut parler des avancées technologiques sans aborder dans le même temps des questions telles que la conception de la productivité du travail ou celle de la sécurité d’emploi ou de formation.
Il est donc salutaire de réinterroger le concept de progrès à l’aune de la finalité la plus essentielle : celle de l’humain et de ses conditions réelles d’existence incluant bien sûr les écosystèmes. L’ensemble de cette réflexion débouche plus globalement sur la notion de durabilité. Posée ainsi dans ses différentes dimensions, la question du progrès renvoie à une autre problématique qui est celle de sa maîtrise sociale et des formes démocratiques qui contribuent à sa mise en œuvre ; on peut citer notamment les pouvoirs d’intervention nouveaux des salariés dans la gestion et la définition de la stratégie des entreprises.

Affrontement avec les forces
du capital

Comme chacun le comprend, il ne s’agit pas d’un simple débat idéologique mais bien d’un affrontement avec les forces du capital. Dès lors que les gestions libérales créaient, depuis la fin des années soixante-dix, (et créent encore) une situation dans laquelle les nouvelles générations vivent moins bien et de manière plus précaire que celle de leurs parents, il fallait discréditer la promesse progressiste. Comme toujours lorsqu’il est question d’une bataille politique et idéologique, cette thématique centrale a été développée de différentes manières : très frontalement, par ceux qui veulent faire de la mondialisation actuelle le vecteur de la régression sociale (la multiplication des plans d’austérité en Europe illustre cette réalité) ; au nom de causes plus nobles telle la sauvegarde de la planète, pour d’autres courants de pensée.
Il est bien clair que la conception actuelle de la croissance, soumise à la dictature de la rentabilité financière « court-termiste » et de la domination des marchés a des résultats catastrophiques sur les écosystèmes. L’échec répété des conférences internationales sur le réchauffement climatique en est la malheureuse illustration. Mais on pourrait citer bien d’autres sujets (gestion de l’eau et des biens communs de l’humanité, biodiversité, acidification des océans etc.). Pourtant, considérer que ce modèle de développement est le seul possible et que c’est l’idée même de croissance voire de développement qu’il faut combattre conduirait l’humanité dans une spirale régressive qu’il faut absolument éviter. La question clé qui nous est posée est à l’inverse. Il s’agit de construire des modes de développement alternatifs fondés sur l’articulation entre la réponse aux besoins humains, le respect des écosystèmes, le paradigme de la coopération contre celui de la guerre économique et un essor de la démocratie dans ses différentes dimensions. Dans une telle dynamique, les technologies maîtrisées socialement apportent des réponses efficaces aux grands défis de ce siècle. Mieux vaut, par exemple, investir dans les véhicules propres que de remettre en cause le droit à la mobilité, mieux vaut développer les technologies d’efficacité énergétique et de décarbonnation que de s’enfermer dans un dilemme insoluble entre rationnement ou impuissance contre le réchauffement climatique.
Comme on le voit, réarticulé avec l’impératif de sa maîtrise sociale l’objectif du progrès humain durable a plus de pertinence que jamais.

*Alain Obadia est membre du Conseil économique, social et environnemental. Il est le nouveau président de la fondation Gabriel-Péri.

La Revue du projet, n° 23, janvier 2013
 

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