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Emmanuel Terray : de l’économique au politique

Entretien réalisé par Augustin Pallière

L’anthropologie économique a connu, avec des auteurs comme Godelier, Meillassoux ou vous-même, un grand développement dans les années 1960 et 1970. Quels ont été les principaux apports de cette discipline et qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Le caractère spécifique des sociétés capitalistes, et là je ne me réfère pas seulement à Marx mais aussi et peut-être surtout à Polanyi et à La Grande Transformation, c’est l’indépendance de la sphère économique à l’intérieur de la société. Quand le marché se généralise, les lois du marché s’imposent à l’économie et effacent toutes interférences avec les autres institutions sociales.
En regard, ce qui caractérise les sociétés non capitalistes, c’est le fait que des contraintes de nature extra-économique – religieuses ou politiques – interviennent dans le mouvement même de l’économie. Marx le disait lui-même : là où le travailleur met en œuvre ses propres moyens de production, il faut un rapport de type extra-économique, pour le contraindre à effectuer du surtravail.
L’anthropologie marxiste a développé toute une série d’instruments conceptuels extrêmement opératoires. La notion de mode de production – défini comme un rapport de production fondamental et de reproduction – la notion de formation sociale – c’est-à-dire un conglomérat de modes de production dont l’un est dominant par rapport aux autres et soumet les autres aux exigences de sa propre reproduction – tout cela était très efficace.
C’est grâce au développement de l’anthropologie marxiste que l’on est passé, dans l’histoire africaine, de la notion d’un aimable esclavagisme de case, où les esclaves étaient confondus avec les cadets de la famille, à la mise en évidence d’un véritable mode de production esclavagiste qui a été présent jusqu’à l’aube de la colonisation.
Dans les années 1980-1990, l’anthropologie marxiste a été entraînée dans la catastrophe globale de la pensée marxiste. Mais un jour ou un autre, nous reviendrons aux acquis de l’anthropologie marxiste : il y a là un gisement de catégories et de concepts extrêmement féconds qui ouvrent des perspectives nouvelles. Les événements qui se déroulent sous nos yeux apportent chaque jour de nouvelles justifications à la pensée marxiste.

Peut-on encore qualifier les sociétés rurales africaines de précapitalistes ?

Il y a encore des sociétés où le rapport de production direct n’est pas de type capitaliste. Le travail salarié s’est beaucoup étendu dans le monde, mais il ne s’est pas généralisé. Marx distingue la domination réelle du capital et sa domination formelle, par le biais du marché. En Côte d’Ivoire, dans une partie des plantations, la domination directe du système capitaliste était déjà en place, on a des ouvriers agricoles travaillant pour des patrons. Mais dans tout l’ouest du pays, les systèmes de production restent familiaux ou lignagers. Reste que les prix du cacao sont fixés sur le marché mondial, déterminant directement le revenu des intéressés et leur niveau de vie.

La recherche et l’analyse de la nature des rapports de production, voire d’exploitation, sont au centre de l’anthropologie économique marxiste. Après vos premiers écrits, il y a une sorte de glissement, vous semblez de plus en plus intéressé par les rapports politiques, ou de domination.

On oppose très souvent les sociétés précapitalistes, où la domination est sur le devant de la scène, et les sociétés capitalistes, où l’exploitation nous est présentée comme un mécanisme fonctionnant de lui-même et par lui-même. Mais un point nous arrête : c’est le problème, dans le mode de production capitaliste même, de la détermination du salaire, du prix de la force de travail. Il ne s’agit pas d’une donnée naturelle ou objective, mais d’une donnée profondément déterminée par les circonstances historiques et en particulier par la domination. Dans  Le Capital , on a parfois, pas toujours, l’impression que c’est une donnée première, à la limite d’un caractère biologique : il faudrait une certaine quantité de biens pour que la force de travail se reproduise. Je crois que, biologiquement parlant, les marges de variations sont considérables : il y a des gens qui survivent à un niveau de vie où d’autres, dans un autre état social, ne survivraient pas. Par conséquent, ce sont bien les rapports de domination qui finalement déterminent le prix de la force de travail.

Les rapports de production transcendent-ils les modes de production ? Dans Penser à droite, vous écrivez que la droite n’est pas le parti de la défense d’un intérêt et qu’il y a eu une droite avant le capitalisme et qu’il y en aura toujours une. Le découpage droite/gauche ne recoupe donc pas pour vous la lutte du capital contre le travail ? Y a-t-il finalement un communisme de droite ?

Un communisme de droite ?… Bien sûr : dans le débat qui opposait, en Union soviétique, Staline à Trotsky, dans les années 1920 : il y avait la ligne de l’aventure de la révolution permanente et la ligne conservatrice du socialisme dans un seul pays et de la consolidation des acquis. J’ai une formule dans le livre : « la gauche c’est Don Quichotte et la droite, Sancho Pança ». C’est simpliste mais on peut retrouver ce schéma dans des contextes politiques et des régimes extrêmement divers.
Actuellement, nous avons tendance à considérer, la droite comme le parti des privilégiés. Mais elle réunit les suffrages de personnes qui ne sont pas du tout des privilégiés : depuis le début de la IIIe République, la droite c’est plus ou moins la moitié de la population. Ces gens-là sont-ils trompés, dupés par ces privilégiés ? Notre tâche est-elle pédagogique : éclairer ces aveugles de façon à leur faire découvrir leurs véritables intérêts ? C’est très contestable. Les gens qui votent à droite, même sans être privilégiés, ont des raisons précises de voter à droite. Ils souhaitent la conservation de l’ordre établi et se préserver des aventures politiques risquées dont le résultat a parfois été catastrophique.

Pensez vous être « de gauche », communiste ou les deux ?

En 1990, au pire moment, alors que le communisme était considéré comme une idée morte, j’ai écrit un petit livre : Le troisième jour du communisme, dont l’exergue était un verset de l’évangile de saint Mathieu : « Il est mort mais le 3e jour il ressuscitera ». Saint Mathieu faisait allusion au Christ, je transposais la formule à l’idée communiste. Je n’ai jamais appartenu au Parti communiste, mais je me définirais volontiers comme communiste.
Or le communisme, c’est le contenu essentiel pour la gauche. Être de gauche, c’est ne pas considérer l’ordre établi comme un fait indépassable, c’est penser qu’il y a une alternative qu’il faut construire. Ce sont bien les communistes qui sont les plus précis dans la définition de cette alternative.

Bibliographie sélective

Le marxisme devant les sociétés primitives, Maspero, 1969.
Le troisième jour du communisme, Actes Sud, 1992.
Une histoire du royaume abron, Karthala, 1995.
Combats avec Méduse, Galilée, 2011.
Penser à droite, Galilée, 2012.

Biographie sommaire

Emmanuel Terray fait partie de cette génération de philosophes marxistes français qui, dans les années 1960, ont renouvelé les concepts et les méthodes de l’anthropologie. Sa contribution, théorique et pratique, a été fondamentale. Depuis, sa formation initiale a repris le dessus et il a écrit de nombreux essais de philosophie politique sur des thèmes aussi variés que Clausewitz ou les enjeux de la mémoire.
Mais Emmanuel Terray n’est pas qu’un chercheur, c’est aussi un militant actif. Membre dans sa jeunesse du PSU puis de groupuscules Mao, il s’engagera, par exemple, auprès des salariés de LIP en lutte ou sur le plateau du Larzac. Il est connu aujourd’hui pour être le fidèle compagnon de la lutte des sans-papiers depuis l’expulsion de l’église Saint Bernard à Paris jusqu’à la grande grève de la faim de 1998.

 

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