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Enquête sur les nouveaux adhérents au Pcf Origine et signification de l’engagement, Octávio Freitas Neto*

Comment devient-on communiste ? Qu’est-ce qui conduit à l’engagement dans un parti, et plus spécifiquement au Parti communiste? Quelles sont les représentations véhiculées par les nouveaux adhérents ?

L’ analyse présentée ici prend l’individu comme porte d’accès à la compréhension des phénomènes politico-sociaux de l’engagement. [...] L’enquête a utilisé l’entretien semi-directif et l’entretien libre. [...] L’objectif est la mise en récit de soi pour connaître le sens que les individus donnent à leur pratique. Comment le Parti communiste français s’inscrit-il dans la trajectoire de vie des nouveaux adhérents ?
Vingt entretiens de vingt minutes ont été réalisés pendant l’université d’été 2012 du Parti communiste français, sur un effectif total d’une centaine de nouveaux adhérents parmi les 750 personnes présentes. Un nouvel adhérent est quelqu’un qui a pris sa carte il y a moins de trois ans.

Socialisation antérieure à l’adhésion

[...] En sociologie, la notion de « socialisation » a pour vocation de rendre compte des processus de transmission de valeurs et d’intériorisation de normes sociales, lesquelles sont apprises au cours de la vie des individus par différents canaux, instances, institutions et groupes d’appartenance. C’est un processus d’apprentissage et de formation de l’être social.
Un certain nombre de remarques peuvent être tirées des entretiens :
 1. L’importance des instances de socialisation infrapartidaires pour l’acquisition de ce qui est vécu comme la « culture communiste », « l’esprit de gauche ». Les enquêtés, avant leur engagement, possèdent un passé riche d’expériences humaines, intellectuelles et politiques. La famille et les associations de jeunesse comme les JC, UNEF et syndicats jouent un rôle important, non dans la cooptation des futurs adhérents, mais plutôt dans la socialisation à des valeurs dites communistes. D’après M., 23 ans, « on apprend la culture communiste, ce n’est pas le chacun pour soi qu’on peut voir dans les autres partis. C’est très sympa l’esprit de gauche, on apprend à s’instruire » dit-il. Le dialogue, le contact humain à travers les débats, la distribution de tracts, la prise de parole en public (dans les instances de socialisation infrapartidaires) contribuent à la formation de « l’esprit de gauche ».
2. Il y a une concordance entre la socialisation antérieure et l’engagement actuel. La socialisation antérieure à l’adhésion donne à l’engagement une nature presque héréditaire. En effet, l’engagement apparaît comme une « suite logique », quelque chose « d’évident », voire nécessaire. Pour S., qui est extrêmement sensible aux inégalités et à l’injustice, l’engagement est la conséquence nécessaire de la prise de conscience des inégalités. Pour elle, la prise de conscience politique passe par l’engagement.

La prise de décision et le poids spécifique du Parti communiste français

L’adhésion est vécue comme un geste naturel. Mais comment la naturalité du geste se déploie-t-elle dans le temps ? Quelles sont les étapes de la prise de décision ? Y a-t-il un calcul coût/avantage ? Pourquoi le PCF et comment ? [...]
Les différents parcours de vie des individus les ont amenés à côtoyer certaines idées humanistes. D’après les enquêtés, le PCF est le seul parti dans l’échiquier politique français qui représente l’idéal de bonheur et de justice sociale acquis à travers les luttes de l’expérience politique française. Le parti joue un rôle d’instrument d’émancipation, d’après les enquêtés. C’est un espace d’apprentissage et d’échange. Pour eux, c’est un parti où l’on pense différemment des autres partis français. L’exemple de J. montre la force du sentiment d’être communiste. Elle a fait pleurer son père lorsqu’elle a déchiré sa carte. Ce n’était pas simplement une rupture avec une organisation partidaire. Son désaccord tenait au fait que les ouvriers n’avaient pas l’espace de parole, donc elle ne trouvait pas une place au sein du parti, d’où la rupture. Avoir sa place ne veut pas dire être dirigeant ou élu, ni avoir des postes de responsabilité. Avoir sa place veut dire avoir son espace de parole. S’il y a trente ans cette place, pour J. était inexistante, aujourd’hui elle reconnaît un changement car le parti lui apporte beaucoup. Cela veut dire qu’il faut une rétribution symbolique quelconque pour que l’individu trouve un sens au sein du parti. Pour J., des espaces d’échange tels que l’université d’été et le comité exécutif remplissent cette fonction rétributive nécessaire à la satisfaction personnelle. Ce que le parti lui apporte est la possibilité de s’instruire davantage, de faire des rencontres, d’échanger des idées.[...]

La quête d’identité

Chercher une identité veut dire chercher une concordance, un accord, une correspondance, une stabilité en somme, entre soi-même et autre chose. Dans le cas en question, entre soi-même et le Parti communiste. Comme nous avons vu, il y a concordance entre la socialisation antérieure et l’engagement actuel. Pour la plupart des adhérents l’identité entre soi-même et les valeurs communistes va de soi, est chose naturelle. [...] On peut partager les idées communistes sans être communiste, voire en étant en complet désaccord avec le fonctionnement du parti. Première remarque : être communiste va (ou peut aller) au-delà d’être adhérent au Parti communiste. La valeur communiste se situe, donc, au-delà du fonctionnement partidaire.  Pour V., la possibilité de s’exprimer, de se former et de s’épanouir constitue un des apports fondamentaux du parti. R. appelle ça : le sentiment de communion. La possibilité de communisme, donc, ne va pas sans communion partidaire.
Le cas de V. va dans le même sens. Son cas montre que l’engagement n’est pas un acte anodin. Au contraire, cet acte implique une certaine rupture : dans son cas rupture avec sa sœur et, plus largement, avec le mode de pensée de sa famille. Cette rupture est vécue par V. comme un « éveil », comme une « prise de conscience ». Cette prise de conscience est simultanée à la destruction de la vieille image du PCF qui lui a été transmise par sa famille. Elle a découvert un parti jovial, revendicatif et ouvert à la discussion. A. et M. appellent ça : « des gens sympas ».

Désaliénation et socialisation

[...] Pour les enquêtés, l’apport spécifique du Parti communiste est l’apprentissage et la formation. Le parti leur permet d’avoir les moyens pour comprendre le monde. M. nous dit que son adhésion lui permet de continuer à s’instruire, à apprendre. Les débats, les lectures et les discussions avec les gens en sont les moyens. L’université d’été, pour les enquêtés, apparaît comme un espace privilégié qui s’inscrit dans la « démarche personnelle de recherche » (comme l’a formulé A.) et remplit le rôle de haut lieu de sociabilité communiste.

La promotion sociopolitique

Nous avons vu que maints enquêtés considèrent le parti comme un moyen, et non comme une fin en soi. A. et R. rejettent explicitement la vision carriériste de l’engagement communiste. Ils mettent en avant les valeurs communistes comme principe. Le parti est présenté dans leurs paroles comme un moyen d’épanouissement personnel et de prise de conscience. Il y a donc, pour eux, une valeur éthique fondamentale, laquelle exclut, a priori, le calcul égoïste des bénéfices et des promotions sociales et politiques. Le point de vue de la promotion sociopolitique introduit la rétribution matérielle comme critère de satisfaction. Or, la logique développée dans le discours des enquêtés jusqu’à présent va dans le sens de la recherche de rétributions symboliques – comme l’intégration sociale et les fonctions pédagogiques du parti. Parmi les cas étudiés dans cette enquête, un seul montre la mise en œuvre d’un discours calculateur [...]. Son but, aussi altruiste soit-il, est de « créer un Parti communiste congolais ».

Adhérents/militants

Maurice Duverger distingue quatre formes d’engagement, ayant comme indice la solidarité partisane : l’électeur, le sympathisant, l’adhérent et le militant. Nous avons affaire, dans les cas ici étudiés, à des adhérents/militants.
L’adhérent, selon Duverger, se caractérise par une « participation plus profonde que la sympathie, mais moins profonde que le militantisme », tandis que le militant, membre du parti et bien plus encore, constitue un élément de sa communauté, il en assure l’organisation et le fonctionnement, sans néanmoins, en être un dirigeant.
L’adhésion ne se confond pas avec la militance. Mais il nous semble que les nouveaux adhérents en question ici tendent vite à la militance – et certains se définissent comme militants. Par exemple, S. : « J’ai commencé à militer en 2010 » ; A., 22 ans : « J’ai commencé le militantisme à 18 ans, dans le syndicalisme étudiant [...] mon adhésion est un vrai engagement, un geste important [...] » ; H., 20 ans, : « [...] le militantisme me donne le sentiment concret d’être libre [...] » ; V. : « [...]  coller des affiches, distribuer des tracts, je fais tout ça [...] » ; J. : « Je milite beaucoup dans mon quartier populaire ». L’adhésion, pour les enquêtés, est synonyme de militantisme, d’implication personnelle dans la cause.

La valeur communiste

Les enquêtés mettent l’accent sur la tradition intellectuelle du parti. La formation est vécue comme un acte de militance, car, se former, comme dit J., « permet de s’épanouir, de prendre conscience et de trouver ses mots ». Le parti, pour les jeunes adhérents/militants, se présente comme un espace de communion, d’instruction, de sociabilité et de lutte. Ce n’est pas un espace d’autopromotion, de carrière. C’est un lieu de promotion des valeurs humanistes.
L’engagement communiste, pour nos enquêtés, ne doit pas se faire suivant une logique opportuniste. La valeur communiste se situe au-delà du fonctionnement partidaire. Il y a par conséquent, des principes fondamentaux qui structurent la constitution du lien social communiste. Quels sont ces principes ?
Pour les enquêtés, la racine libertaire du communisme, inscrite dans son histoire et dans son lourd passé de luttes constitue le cœur des principes communistes. L’adhésion au Parti communiste est avant tout l’adhésion aux valeurs communistes, à son idéal de justice sociale, de bonheur et de développement humain.
[...]Cependant, l’image du communisme est toujours sujette à débat. D’après les enquêtés, cette image n’est pas en pleine transformation : elle est déjà nouvelle.

Nouvelle image du Parti communiste français : jovial et revendicatif

V. est assez claire : « C’est vrai que l’image que j’avais du PC, de ma famille, c’était le PC de Marchais, tout le monde bien en ligne, un peu caricatural, c’était une image que j’avais. Et la personne qui discutait avec moi n’était pas du tout comme ça ! Elle était vraiment dans la discussion, elle essayait de voir pourquoi j’avais des doutes [...] et quand je suis arrivée à la section c’était un coup de foudre, quoi ».
R. dit que « le Front de gauche a renouvelé l’image du Parti communiste, l’image d’un vieux parti archaïque [...] Les jeunes n’ont pas les mêmes attachements identitaires que les plus âgés du parti ».
A. : « Au départ je pensais que c’était un vieux parti, j’avais l’image des vieux cégétistes, passéistes qui vivent dans leurs chimères [...] mais j’ai découvert un parti d’intellectuels, qui réfléchit [...] c’est un parti plus jeune qu’on ne le pense ».
C’est la dynamique de la rencontre qui permet le renouveau de l’image du parti. À l’université, au lycée, les jeunes nouveaux adhérents (re)découvrent le PCF. D’après S., 22 ans, c’est un esprit de camaraderie. Mais d’après A., 22 ans, on peut retrouver le même esprit de camaraderie des communistes parmi les gens du FN : « Les gens du FN que je connais ont eux aussi une culture militante, un esprit de camaraderie aussi important » dit-il.
Même J., qui a quitté le parti il y a trente ans, est heureuse de le redécouvrir. Redécouvrir le sens de sa vie grâce à un parti qui encourage ses militants « à aller à la rencontre des gens, à se former, à lire ».

Signification sociale de l’adhésion

L’adhésion a une signification personnelle de recherche et d’épanouissement. Cependant, cette recherche, aussi personnelle soit-elle, a une signification éminemment sociale. Pour que la participation à une structure partidaire soit effective, l’individu doit faire des efforts qui consomment du temps. Et nos enquêtés les font très volontiers. Participer est aussi dans une certaine mesure montrer que l’on participe. Ou, inversement, cacher la participation. Pour F., 20 ans, le fait d’être vu dans des rassemblements communistes peut poser certains problèmes quand il dit : « Je ne mets pas de photos explicites du PCF sur facebook [...] on ne sait jamais, si un employeur me voit associé au PCF... ». Encore une fois, nous voyons que le « devenir communiste » est un acte qui appartient presque au domaine de la conscience intime, des convictions. Mais l’adhésion, avec toute la sociabilité, la visibilité et les engagements qu’elle implique, pour être effective, est chose éminemment sociale, compromettante, conséquente.

Le parti sage

« Parti des ouvriers » ; « parti intellectuel, de réflexion » ; « parti qui a une histoire » ; « parti révolutionnaire » ; « parti de Marchais, des cégétistes avec leurs chimères » ; « parti jovial et revendicatif, ouvert au débat » ; « parti sage ». Toutes ces définitions, et bien d’autres, prononcées par les nouveaux adhérents présents à l’université d’été en 2012, laissent entrevoir les enjeux actuels pour cette institution politique et culturelle française. C’est, pour eux, le parti de référence de la gauche française. Cette sagesse, ce poids, cette tradition sont des éléments fédérateurs pour ceux qui viennent de se définir en tant que communistes.  n

Extraits de l’enquête réalisée à l’université d’été du PCF.
*Octávio Freitas Neto est doctorant en Anthropologie sociale à l’université Paris-V René-Descartes.

La Revue du projet, n° 22, décembre 2012
 

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