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Retour historique : une adhésion-socialisation, Julian Mischi*

Comment le PCF a-t-il géré ses nouveaux adhérents à travers son histoire ? Qu’impliquait la prise de carte en matière de politisation ?

En tant que parti, le communisme français est né dans la « désadhésion » : des militants, radicalisés par les compromissions des leaders socialistes pendant la guerre et par un contexte d’intense conflictualité sociale, quittent en 1920 la SFIO, laissant leurs anciens camarades tenir la « vieille maison ». Ils rejoignent une nouvelle organisation révolutionnaire qui reçoit ses premiers adhérents dans le cadre d’une scission, à l’occasion du Congrès de Tour de décembre 1920.

Une méfiance à l’égard des « beaux parleurs »

Les premières années du Parti communiste sont marquées par des mises à l’écart et des sorties massives de l’organisation. Dans cette phase de « bolchevisation », l’objectif n’est pas tant de recruter que de faire le tri parmi les présents : la constitution d’une avant-garde militante passe par une gestion radicale des adhérents. Les recrues visées sont les « éléments prolétariens » et les jeunes militants éloignés de la mentalité « réformiste » de la SFIO. Gouvernée par la dénonciation de la « trahison » de l’élite socialiste, la gestion des premiers adhérents vise à mettre de côté ceux qui viendraient au parti pour faire carrière, dans les mairies ou à l’assemblée notamment. Elle nourrit une méfiance à l’égard des « beaux parleurs » qui pourraient utiliser la tribune du parti pour se faire valoir.
En matière d’adhérents, le parti qui s’engage dans une dynamique unitaire au milieu des années 1930 a ainsi peu de choses à voir avec celui issu du Congrès de Tours. Avec le Front Populaire, l’heure est désormais à la constitution d’un parti de masse autour d’une élite militante formée dans les écoles et tournée vers le modèle soviétique. On le voit, la ligne politique adoptée se traduit par des inflexions dans la gestion des adhérents, inflexions plutôt sectaires (comme ensuite pendant la Guerre froide) ou davantage tournées vers l’extérieur (Libération, période du programme commun).

Un travail d’éducation politique

Indépendamment des variations de conjonctures, prendre sa carte au PCF est un acte qui déclenche tout un ensemble de pratiques de socialisation militante. Les militants aguerris opèrent en effet un travail d’encadrement et de politisation des nouveaux adhérents. L’expression « On ne naît pas communiste, c’est dans le parti qu’on le devient » illustre bien cette idée selon laquelle l’adhésion est le commencement d’un apprentissage politique. Les animateurs des cellules se doivent d’orienter les activités militantes des nouveaux venus dans un sens « politique ». Ils veillent, en particulier, à ce que les affaires municipales pour les cellules locales, et la vie syndicale pour les cellules d’entreprise, ne dominent pas les discussions.
L’adhérent a des devoirs consignés dans les statuts du parti, comme « l’éducation personnelle » qui implique la lecture de la presse militante. Sa prise de responsabilité dans l’organisation nécessite un passage au sein de différentes écoles. Le rôle que les dirigeants assignent à l’éducation militante est de faire éclore le dévouement et « l’esprit de parti » contre l’« esprit de suffisance » et de « quiétude ». L’acquisition des ressources militantes est vérifiée lors de procédures autobiographiques. Jusqu’aux années 1970, les militants doivent régulièrement remplir des questionnaires permettant aux dirigeants d’évaluer leur apprentissage idéologique (la lecture des ouvrages recommandés par exemple), mais aussi leur pratique militante et leurs fréquentations (militantes, familiales, amicales).

La valorisation des militants ouvriers

Si l’adhésion est ouverte à tous, le PCF, comme organisation du mouvement ouvrier, accorde une place prépondérante dans ses structures aux membres des classes populaires (ouvriers, paysans, agents d’exécution dans les services, etc.). À rebours des logiques de domination qui s’imposent à eux dans leur quotidien et les excluent le plus souvent du jeu politique, ces catégories sont valorisées dans le « Parti de la classe ouvrière ». Les adhérents ouvriers sont tout particulièrement sélectionnés pour suivre les écoles du parti, devenir permanents et donc pour diriger l’organisation. Le parti procure des ressources collectives et une confiance en soi pouvant compenser partiellement les effets de la faiblesse des ressources culturelles et économiques des militants d’origine ouvrière.  
Dans les années 1980 et 1990, avec notamment le déclin de la formation militante et la valorisation des catégories diplômées au sein du PCF, les adhérents des milieux populaires peinent à trouver leur place dans les réseaux militants. La valorisation de l’individu contre l’organisation, la possibilité d’être communiste sans être encarté, l’autonomisation des élus, sont autant d’éléments allant dans le sens d’un déclin de l’adhésion – socialisation.
L’adhésion s’accompagne de moins en moins d’une intégration militante, d’autant plus que les instances électives tendent à remplacer les sections bien qu’elles ne jouent pas le même rôle. À partir des années 1990, il n’est pas rare que le potentiel nouvel adhérent repéré (dans les banlieues populaires, souvent de jeunes femmes, filles de travailleurs immigrés) soit propulsé dans un conseil municipal sans socialisation militante préalable. L’engagement militant est dévalorisé au profit des positions électives. Cette pratique est l’une des explications de la difficulté à maintenir aujourd’hui des nouveaux adhérents, en particulier des milieux populaires. 

*Julian Mischi est sociologue. Il est chargé de recherches à l’institut nationale de la recherches agronomique.

 

Julian Mischi, Servir la classe ouvrière. Sociabilités militantes au PCF, Presses Universitaires de Rennes, 2010.

 

 

Adhérer au PCF, un panorama chiffré

Décembre 1920, Tours, les délégués socialistes de toute la France rassemblés en congrès votent (très) majoritairement l’adhésion à l’Internationale communiste : notre parti est né. Il compte plus de 100 000 adhérents. Assez vite, cependant, c’est le recul, vertigineux : l’intensité de la répression d’État mêlée aux positions très avant-gardistes de notre parti sur tous les sujets (militarisme, colonialisme, femmes, homosexualité…) en fort décalage avec l’essentiel de la population, font tomber le parti à 50 000 adhérents (dès 1923). Lorsqu’en 1928, la tactique « classe contre classe » est décidée internationalement dans la perspective de l’imminence d’une grave crise capitaliste et d’une révolution qui devrait s’ensuivre, dix ans après 1917, les effectifs chutent encore pour atteindre un étiage à 28 000 en 1934. La radicalisation en solitaire dans un contexte où c’est l’extrême droite qui se nourrit des ravages de la crise n’entraîne pas la révolution escomptée.

C’est avec tout cela que le nouveau secrétaire général, Maurice Thorez (1900-1964), entreprend de rompre en initiant cette même année une nouvelle stratégie : le Front populaire, alliant lutte unitaire antifasciste et revendications concrètes fortes et immédiates. Les adhésions affluent par milliers et dès 1935, la barre des 50 000 est franchie à nouveau ; en 1936, la barre des 200 000 ; en 1937, la barre des 300 000. Les déboires du Front populaire sont à l’origine d’un léger repli en 1938 mais le nouvel effondrement ne survient qu’avec l’interdiction du PCF à l’été 1939. Clandestin, notre parti perd bien sûr nombre d’adhérents – certains, sur fond de désaccords politiques.

Cependant, l’action héroïque, massive et rassembleuse des communistes dans la Résistance, sur fond de combats décisifs menés par l’Union soviétique, octroie à notre parti un écho considérable et, dès septembre 1944, les 200 000 militants sont atteints. En décembre, la barre des 300 000 est franchie. 1945 et 1946 sont les années d’apogée avec des adhésions par dizaines de milliers : l’acmé est atteint en 1946 avec plus de 800 000 adhérents. C’est que les communistes changent concrètement la vie de notre peuple : Sécurité sociale avec Ambroise Croizat, nationalisation et réorganisation du secteur de l’énergie avec Marcel Paul, statut de la fonction publique avec le vice-président du Conseil, Maurice Thorez.
La guerre froide vient toutefois prendre à revers cet élan communiste : chassés du gouvernement, rejetés dans l’opposition et méprisés par les socialistes (Jules Moch, Guy Mollet…) comme les radicaux (Mendès France, etc.) qui préfèrent gouverner avec la droite, les communistes sont enfermés dans un ghetto et paraissent impuissants. Les départs sont nombreux et les effectifs militants se stabilisent, vingt ans durant, autour de 250 000 adhérents.

Les événements de 1968 et la nouvelle dynamique impulsée par Waldeck Rochet – secrétaire général depuis 1964 – sont l’occasion d’un nouvel essor : le PCF franchit à nouveau le seuil des 300 000. Tout s’accélère en 1972 avec la conclusion du programme commun de la gauche : des perspectives de changements concrets profonds se dessinent à nouveau et le PCF est à l’initiative. C’est un nouvel âge d’or militant pour le PCF : pour la seule année 1973, on ne compte pas moins de 62 000 adhésions ; en 1975, 100 000 ; en 1976, 166 000 ! Le collectif militant n’arrive pas à pérenniser toutes ces adhésions. Néanmoins, les effectifs dépassent les 500 000 adhérents à partir de 1977… et jusqu’en 1978 où le reflux s’amorce avec la rupture du programme commun : les perspectives transformatrices s’éloignent, le PCF est accusé d’être à l’origine de la rupture, l’anticommunisme déferle sur la France avec l’offensive des « nouveaux philosophes » autour d’un concept qu’ils popularisent pour désigner le communisme : totalitarisme.

Les années 1980 et les lourdes déceptions suscitées par la gauche au pouvoir voient les effectifs militants du PCF reculer fortement, quelle que soit la stratégie adoptée par notre parti (ouverture ou solo, alliance avec le PS ou dénonciation de ce dernier). 1982, retour sous les 500 000 ; 1984, sous les 400 000 ; 1993, sous les 300 000. Le repli se poursuit encore après 1994 et la mutation engagée par le nouveau secrétaire national, Robert Hue. En 1999, le parti tombe sous la barre des 200 000. La fin de l’Histoire prophétisée par Fukuyama semble condamner le PCF : quelle que soit la stratégie, c’est le recul, signe de la mort inexorable du PCF écrit-on ici ou là, non sans parvenir à persuader des militants communistes gagnés par une certaine déprime…

Et puis 2005 : le nouvel ordre capitaliste ultralibéral n’est donc pas invincible ni majoritaire dans ce peuple français qui rejette le traité constitutionnel européen à l’issue de cette bataille où le PCF a engagé toutes ses forces en dépit de sondages très mauvais et d’un appareil médiatique très mobilisé. La chute des effectifs stoppée en 2002, la reconquête commence en 2005 avec 8 000 adhésions et, chaque année depuis lors, entre 5 000 et 8 000 adhésions par an.

La Revue du projet, n° 22, décembre 2012

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