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Transferts de production et concurrence internationale : chronologie de 50 ans de délocalisations, Dalila Messaoudi*

La géographie des délocalisations est en perpétuel changement et le paysage industriel en constante recomposition

          
Aujourd’hui, aucun territoire n’est protégé à long terme d’un changement de localisation. L’attractivité d’un territoire évolue sans cesse. L’intérêt de prendre en compte le facteur temps est de mettre en évidence qu’aucune implantation, qu’elle soit nouvelle ou déjà établie, ne peut être considérée comme acquise.

La mise en concurrence des territoires

L’ouverture et la mise en concurrence des territoires ont bouleversé le paysage industriel et économique mondial. La survie économique de nombreuses entreprises s’est faite au prix d’un redéploiement spatial de leurs activités appelé communément « délocalisation ». Ainsi, les délocalisations ont d’abord affecté les métiers où la main-d’œuvre constituait une part importante du coût de revient. Ces activités ont connu des moments très difficiles et ont eu pour conséquences de nombreuses fermetures d’unités de production et la perte de dizaines de milliers d’emplois. En effet, certaines régions ont vu partir vers l’étranger nombre de leurs activités traditionnelles, tandis que d’autres filières sont aujourd’hui en sérieux déclin (textile, habillement, cuir, jouet, électroménager, équipements automobiles par exemple).
Jusqu’aux années 1980, la géographie des coûts a déterminé les premières localisations. Depuis les années 1990, la « géographie des compétences » s’est progressivement imposée comme un facteur de localisation déterminant. Plusieurs pays en voie de développement proposent aujourd’hui des centres technologiques qui offrent un réel savoir-faire, comme l’agglomération de Bangalore en Inde, haut lieu de recherche et de développement technologique. La main-d’œuvre, mais aussi le savoir-faire se transposent dès à présent d’un continent à un autre.
Depuis une vingtaine d’années, une rivalité aiguë s’est donc développée entre les territoires pour attirer les implantations industrielles. La géographie de la production se dessine à l’échelle internationale en fonction de facteurs sur lesquels jouent les entreprises. Les ressources naturelles, la main-d’œuvre, la productivité, l’innovation, l’information, les progrès techniques sont autant de facteurs qui se combinent et témoignent de l’attractivité territoriale. Derrière une recherche constante de rentabilité, de performance et de réduction de coût, les stratégies de localisations remettent en cause le lien qui unissait les entreprises à leur territoire.
Au début des années 1960, l'indispensable adaptation aux contraintes économiques a été, comme on l’a vu, à l'origine d'une première vague de transferts de production. Les entreprises ont alors cherché à réduire leurs coûts de production et notamment leurs charges salariales, tout en profitant de la flexibilité de la main-d’œuvre. Motivés par des faibles coûts de main-d’œuvre, ces déplacements ont porté pour l’essentiel sur des produits de grande consommation (textile, jouets, chaussures par exemple).
À l’échelle mondiale, les « quatre dragons » ont été historiquement les premiers pays d’accueil des délocalisations. Face à la montée des salaires, le Japon et les États-Unis ont délocalisé dans les années 1960 leurs productions en série vers ces pays qui disposaient d’une main-d’œuvre peu onéreuse et abondante (Hongkong, Taiwan, Singapour et Corée du Sud).
Dans les années 1970, les « bébés tigres » se sont insérés dans cette nouvelle organisation productive (Indonésie, Malaisie, Philippines, Thaïlande) et ont ouvert la voie à l’ensemble de l’Asie orientale. C’est par exemple le cas de ST Microelectronics, qui a délocalisé ses usines d'assemblage et de tests à Singapour et en Malaisie dès les années 1960.
Pour les industriels français et comme on peut le voir sur le graphique intitulé « Chronologie de 50 ans de délocalisations », ce sont les pays méditerranéens (le Maroc, la Tunisie et la Turquie plus tardivement) qui ont accueilli les premières activités délocalisées.

 

Les débuts de la modularisation

Les années 1980 sont à l’origine d’une deuxième vague de transferts. La création de grands blocs économiques s’est accompagnée du développement de nouvelles zones d’attraction. Ainsi, l’Europe de l’Est est devenue pour la France et pour l’Europe de l’Ouest une zone privilégiée. Certains pays comme la Bulgarie, la Pologne, la République Tchèque, la Roumanie, la Slovaquie sont devenus des lieux incontournables. L’Asie orientale pour le Japon et l’Amérique centrale pour les États-Unis se sont imposés également comme les lieux d’accueil privilégiés. De son côté, le Mexique a rempli cette fonction pour les activités manufacturières américaines (textile, automobile ou électronique par exemple)1. Ces opérations se caractérisent par la diversification des produits délocalisables. C’est également les débuts de la modularisation. Chaque processus de fabrication est alors décomposé en autant d’opérations possibles et différentes, chacune pouvant donner lieu à une affectation géographique particulière. Les coûts salariaux ne sont plus les seuls facteurs décisifs. Dorénavant, la proximité, la qualité du travail et la taille des marchés sont privilégiées. Aux secteurs traditionnels du textile, de l’habillement, du cuir, du jouet et de la métallurgie s’ajoutent les délocalisations des équipements électriques, électroniques, mécaniques, l’automobile, la plasturgie, la chimie et les services.
Avec la mise à niveau technologique de certains pays d’accueils et l’apparition des pays émergents, les années 2000 sont à l’origine d’une troisième vague de délocalisations (cf. graphique ci-contre). Le centre de gravité des délocalisations s’est alors déplacé vers l’Est et les pays émergents d’Asie se sont imposés comme des concurrents sérieux, redoutables même, capables de proposer une offre globale et à moindre coût. La Chine est, par exemple, un concurrent féroce pour de nombreuses activités comme celles à fort coefficient de main-d’œuvre (textile, habillement par exemple) mais aussi et de plus en plus, pour des activités plus qualitatives.

1 Ces usines, appelées maquiladoras  à bas coûts de main-d’œuvre et aux conditions fiscales avantageuses, ont accueilli les entreprises américaines qui importaient la matière première et réexportaient les produits finis aux États-Unis.

*Dalila Messaoudi est docteure en géographie et aménagement, laboratoire Mosaïque, Paris-Ouest Nanterre La Défense

La Revue du projet, n° 21, novembre 2011
 

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