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Habiter le monde, Corinne Luxembourg*

«Je vous prie, M. Worthing, ne me parlez pas du temps. À chaque fois que les gens me parlent du temps, j’ai l’impression très nette qu’ils veulent me parler d’autre chose. »
Oscar Wilde, De l’Importance d’être constant.

Temps qu’il fait, temps qui passe, temps d’attente, temps de l’urgence, temps de vie, temps d’habiter… Habiter, rien sans doute de l’existence humaine n’est autant soumis au temps, à sa pression, à l’urgence. Rien sans doute d’autre qu’habiter ne constitue une problématique aussi centrale pour l’ensemble de l’humanité. Rien sans doute comme habiter n’est autant un lien essentiel entre nous, hommes et femmes et notre environnement, n’est autant cœur de notre position, de notre positionnement vis-à-vis du système économique et politique dans lequel nous vivons. Rien d’autre parce qu’habiter ne se borne pas à se loger, mais l’inclut.
Nous avons souhaité ce dossier « Habiter le monde » afin d’apporter des éléments de réflexion, d’échanges, à différentes échelles, du logement au monde. Si habiter n’est pas seulement se loger, habiter signifie s’impliquer dans le monde, en participer et participer de sa transformation. Cela suppose alors que le logement ne soit pas conçu comme une marchandise et donc de l’abstraire de tout système spéculatif immobilier. Une telle réflexion se trouve dans un contexte politique qui devrait être marqué par la volonté gouvernementale de légiférer sur le logement, en modifiant à nouveau les termes de la loi SRU (Solidarité, renouvel­lement urbain), et décrivant les axes d’un service public national et décentralisé du logement.
Cela sous-tend alors deux réflexions : celle de la place de plus en plus importante prise par le fait de se loger dans le budget des ménages, relançant éventuellement le débat de la gratuité, et corrélativement celle de la nécessité de construire massivement des logements de qualité accessibles à tous, pour tous et partout. Quel serait alors le logement populaire ? Quel devrait-il être ? Héritier d’expérimentations architecturales et urbanistiques des années 1960-1970 comme celles de Jean Renaudie, de Roland Simounet, parmi d’autres, tout comme celles moins aventureuses de grands ensembles ?
Parce qu’il est le logement dont la vocation est de loger le plus grand nombre, le logement social ne peut se résumer à être celui des plus modestes comme veut l’y contraindre la loi MOLLE (Mobilisation pour le logement et la lutte contre l’exclusion ), ni à être le pis-aller d’un parcours résidentiel débouchant nécessairement sur l’accession à la propriété. Le risque est grand, et malheureusement vérifié trop fréquemment, qu’une telle limitation dans l’attribution du logement social n’entraîne une fragmentation socio-spatiale ou n’en renforce une, consécutive aux pertes d’emplois.
Habiter le logement et participer de sa ville, ou vouloir y participer. Habiter le logement comme un moyen, une passerelle vers le droit à la ville au sens défini par Henri Lefebvre, redéveloppé récemment par David Harvey. Habiter la ville, y avoir droit, bien sûr comme l’accès à nombre d’aménagements, mais avoir droit d’en décider démocratiquement. Participer à/de la ville pour tous.
Or quelle ville construisons-nous autour des écoquartiers qui remplacent toute opération d’urbanisme ? Quelle ville durable voulons-nous ? Que souhaitons-nous voir durer alors que la ville capitaliste est par définition celle de l’obsolescence des normes, des technologies voire des matériaux. Comment habiter alors cette ville durable où le capitalisme comme toujours détruit les lieux au fur et à mesure qu’il en crée d’autres, chaque fois de moins bonne qualité ? Quelle réponse voulons-nous apporter à l’étalement urbain, mélange du choix d’accéder à la propriété de la petite maison individuelle et du rejet de populations aux revenus trop bas pour accéder à la ville centre ?
Nous avons conscience, dans ce dossier d’être malgré tout resté très urbanocentrés, non pas qu’il ne soit pas tout aussi essentiel de parler, de s’interroger à propos de ce qu’habiter signifie dans les espaces des campagnes ou dans ces espaces intermédiaires entre la ville et la campagne, le temps sans doute nous aura manqué pour approfondir sérieusement cela, d’envisager les problématiques liées aux mobilités, aux transports. Nous espérons néanmoins avoir réalisé un dossier utile, riche de réflexions et d’expériences qui permettent de fabriquer, d’habiter poétiquement le monde.

« Plein de mérites, mais poétiquement

L’homme habite cette terre… »
Hölderlin.

*Corinne Luxembourg est géographe, responsable de la rubrique Production de territoires. Elle est coordonnatrice de ce dossier.

La Revue du projet, n° 21, novembre 2012

 

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