La revue du projet

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De l'électricité dans l'air, Ricardo Montserrat*

2013, revient à Paris Raïs El Alayud, volontaire de la Brigade franco-maghrébine envoyée en Afrique aider le peuple touareg à résister à la pression salafiste. Toujours le premier à l'assaut quand ses camarades hésitaient à y aller, le premier à tendre la main aux prisonniers quand ses potes les méprisaient, à donner des soins aux mourants, quand ils lui criaient de les achever, le premier encore à murmurer des mots apaisants à ceux qui avaient perdu maison, raison et espérance. Cette guerre, il aurait voulu qu’elle durât, chaque heure étant un bonheur pour celui que les nomades appelaient le Généreux. Et puis retour à la case racisme, ennui, humiliation de n’être plus qu’un rebeu, un sous-homme, un délinquant dans le regard de ceux qu’il croise. S’il n’avait autant aimé les filles, la fête, le vin et la République – oui, la République qui lui avait permis de passer du statut de moins que rien à mieux que rien – il serait resté.
Au bout d’une journée à tourner en rond avec ses camarades, passage par l’Élysée, les télés, puis tournée des grands ducs, il revient à la cité Guy-Môquet où il a grandi. Depuis la mort de ses parents dans l’incendie qui a ravagé leur appartement au cours des nuits brunes déclenchées par les identitaires, il n’y a pas remis les pieds. Mais la cité, c’est sa famille, une famille soudée par la rage et la mouise. Raïs demande aux frangins du bloc B de l'héberger jusqu'à la prochaine guerre. Elle ne saurait tarder. Il ne se fait pas d’illusions. Chaque guerre porte en elle le germe de la suivante. Bon côté ou pas, à chaque père qui tombe dix fils se lèvent, à chaque fille violée dix enfants enragés. Chaque fois qu’il a vu à travers la mire un homme s’effondrer, il a écrit une page de l’histoire à venir. Rien ne s’arrête avec la mort de celui qu’on tue.

Bientôt, c’est lui qui sera dans la mire de la mort. Peur ? Non. Bien plus peur de la peur qu’il trouve dans la tête de ses potes d’enfance. Eux, ils ont peur. Peur de mourir. Sans avoir vécu. Vécu. De temps en temps, l’un d’eux perd la vie dans un règlement de comptes, une virée sans casque, un aller-retour vers l’Espagne, une bavure, un pneu qui éclate, une surdose. Accidents, jeux dangereux, paris stupides qui permettent d’échapper à l’angoisse de la mort par usure. Il les écoute parler de la guerre des banlieues, hausse les épaules.

« Vous regardez trop de films. La guerre n’est pas un jeu vidéo.
— Pourquoi t’es rentré ? Quand ils vont savoir qui tu es, ils vont t’aligner vite fait. Depuis les émeutes, ces mecs tirent d’abord. Les keufs pareil.
— J’aurais dû y rester ?
— Peut-être. Tu pourrais intégrer un gang. Un tireur comme toi, ça vaut de l’or chez les bracos.
— Je veux un taf tranquille. Vigile ou convoyeur. Garde du corps.
— Même en uniforme, plus personne ne veut de nous. L’austérité. Chacun se débrouille dans son ghetto. Les fachos sont partout et veillent à la bonne utilisation de l’argent public. À la Poste, au Pôle emploi, aux Allocs... La guerre, on te dit. Madame Lapin a fait plein de petits, à gauche comme à droite. Du coup, de notre côté, c’est pire. Les Marocains ne sacquent plus les Algériens, les Arabes les Noirs, les Noirs les Comoriens. Les musulmans se déchirent. Les Gaulois comptent les points… Les médocs et la dope là-dessus, ça explose dans tous les coins.
— Je fais quoi alors ?
— Marchand d’armes ! T’as des contacts, non ? On n’arrive plus à fournir.
— Z’êtes malades ! Une arme transforme n’importe quelle petite bite en superconnard. »
Latifa, la gazelle que jadis il voulait épouser, murmure.
« Deviens un héros. On donnera ton nom au bloc. Ils n’oseront plus nous toucher.
— Je suis un héros !
— Prouve-le, meurs en héros. Un vrai héros, il est mort. Crever pour crever, nous aussi on crève, mais sans que personne le voie. Pour eux, on est des rats. Ils nous poussent à nous entretuer ou ils dératisent.
— Tu veux bien être ma veuve ?
— Tu as une assurance-vie ? »

Après tout… Ça, le livre de l’histoire à venir n’a pas dû le prévoir. Il vole à l’arraché un phone. Donne trois coups de fil. Attend la réponse. Positive. Bonne pêche. “Elle“ viendra.
Gare du Nord. Très peu de voyageurs remarquent sur la droite de la gare, côté RER, une plaque sur le mur de l’ancien soldeur, avertissant qu’à quinze centimètres sous le bitume, se trouve une ligne à haute tension. Il pose quelque plots, deux barrières, du ruban rouge et blanc, et perfore le trottoir. Les voyageurs passent, les clodos s’arrêtent, s’éloignent quand il décoche son regard de tueur. On en apprend des choses à l’armée. Il regarde l’heure. Il a le temps. Il règle les jouets ramenés de là-bas. Il range, retourne se changer dans la camionnette, remet la tenue de soldat d’élite, béret et médailles, vérifie son arme. Un s.m.s. Sous les mots, les sentiments. La camionnette laisse la place à un 4X4 officiel qui se range tout près de ses barrières. Latifa lui sourit. Raïs va alors attendre le TGV en provenance de Lens. Madame Lapin en descend, accompagnée de deux costauds. Ils lui rendent son salut. Madame murmure qu’elle est impressionnée par ses médailles.
« Bah… Suivez-moi, on vous attend. L’Armée compte sur vous, madame.
— Je suis au service de la France. »
La blonde au visage dur a une démarche de travesti. Plus elle forcit, plus on dirait son père avec une perruque. Les voyageurs l’applaudissent, très peu se détournent. Elle répond par un sourire de commande ou une moue mussolinienne.
Ils passent près des barrières. Compte à rebours. Latifa sort du 4X4, ouvre la portière avec une raideur toute militaire. Lapin remercie. À peine s’assoit-elle que Latifa et Raïs bondissent en arrière. Un arc électrique traverse l’espace entre le chantier et la limousine, calcine la passagère puis les gorilles qui ont voulu lui prêter secours. Les passants se sont pétrifiés, aveuglés par l’arc qui semble pénétrer entre les jambes de la matrone nationale. En ionisant les molécules de l’air qui, d’isolant devient conducteur, l’électricité non seulement se rend visible, mais sa chaleur est si puissante qu’elle traverse les matières les plus résistantes et brûle idées noires et lunes mortes.

*Dernier ouvrage paru : Mine de Rien, avec le Secours populaire 62, éditions Baleine, 2012. En tournée le spectacle Naz, mise en scène de Christophe Moyer.

La Revue du projet, n° 19, septembre 2012
 

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