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Et le Falcon fut foudroyé...Maxime Vivas

L’histoire ci-après du sort tragique d’un homme et de ce qui s'ensuivit me fait douter de la perspicacité de Marx selon lequel ce sont les masses qui font l’histoire.

Car, figurez-vous que, moins d’un an après son élection, le président de la République nous a quittés. C’était un homme admirable que les Français avaient pris en 2010 pour un notaire ventripotent, mais qui avait, en 2011, changé de lunettes et perdu des kilos. Résultat, en 2012, le peuple souverain avait souscrit au dicton sur l’intérêt des merles quand on manque de grives.

Or, c’est parce que la foudre a carbonisé en 2013 le Falcon dans lequel il voyageait, à moins que ce ne soit parce qu’un pneu de sa voiture a éclaté à 170-180 kilomètres à l’heure, ou plutôt, me souffle-t-on, parce qu’il a subi un œdème de Quincke consécutif à l’expérimentation d’une nouvelle teinture pour les cheveux, peu importe, en tout cas, le président est allé rejoindre Jean Jaurès (ou Guy Mollet ?) et je suis devenu le chouchou des sondages et de l’establishment médiatique.

« Quels ministères formeraient à votre avis un gouvernement idéal ? »

C’est Alain Duhamel qui voulut savoir ça. Je n’avais pas intérêt à éluder. Duhamel, c’est un pro de chez Pro. Il est ou a été chroniqueur au Monde, à Libération, aux Dernières Nouvelles d'Alsace, à Nice-Matin au Point, à Europe 1, à France Culture, à RTL, à Canal +, à France 2 et j’en oublie. À 73 ans, après 50 ans de métier de pédagogue expliquant la politique aux Français, l’homme reste rusé comme un Jack Lang.

 J’avais préalablement convoqué mon équipe de campagne dans mon bureau pour préparer l’émission. C’est mon fidèle Eric W. Faridès qui a parlé d’anaphore, tandis que le reste du staff se divisait en trois : les uns ouvrant des yeux comme ça, d’autres plongeant dans leurs notes, d’autres approuvant de la tête pour faire croire qu’ils avaient compris.
« Comme vous le savez, a dit Faridès en se levant : l’anaphore est une figure de rhétorique qui consiste à commencer des phrases par les mêmes mots. Le procédé rythme le propos, souligne et muscle l’idée, sur fond incantatoire agrémenté d’une tonalité naturellement musicale. »

Il s’est approché du paper-board en ajoutant que l’anaphore produit un effet de symétrie.

Avec un feutre noir, il a tracé le schéma suivant :
A_____ / A_____
« Parfait, ai-je dit sans avoir compris un traître mot à son embrouillamini. Prépare-moi à tout hasard un texte anaphorique dans lequel je parlerai de la composition de mon futur gouvernement. »

Ce qu’il fit, ce que j’appris par cœur et que je pus débiter en faisant mine d’improviser.
Et ce qui donna ceci devant 10 millions de téléspectateurs :

« Moi, président de la République, il y aura un ministère de la répartition des richesses et de l’abolition de l’insécurité sociale.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère de l’émancipation au travail, de l’autogestion et de la citoyenneté dans l’entreprise.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère de la hausse des salaires et de la baisse du précariat.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère chargé de l’organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère de la taxation des mouvements spéculatifs, en charge de la lutte contre la corruption.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère des nationalisations, en charge de la lutte contre la délinquance patronale.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère du droit du sol et de l’immigration amie.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère du « présider autrement » et de la moralisation de la vie politique.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère du partage des savoirs, de la création, de la recherche et de l’éducation populaire.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère de la libération des média, de la liberté de la presse et de son indépendance à l’égard de l’État et des puissances d’argent…

— Moi, président de la République, il y aura un ministère des transports gratuits à toutes heures.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère de l’Europe sociale.
— Moi, président de la République, il y aura un ministère de l’écologie réelle, du vivre mieux, du bio, du commerce équitable, de la planification.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère de la réquisition des logements vides et de la mixité sociale.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère des métiers, de l’apprentissage réel, des arts et des artistes.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère de la Sécurité sociale et de la santé pour tous.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère du sport, avec et sans médaille, coupe ou podium.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère chargé d’inventer d’autres mondes possibles.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère de la solidarité entre les peuples et de l’affranchissement au traité de Lisbonne.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère chargé d’enrayer la justice à deux vitesses.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère chargé de veiller à la liberté, à l’égalité et à la fraternité.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère de la laïcité.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère de « l’humain d’abord », des « vies qui valent plus que leurs profits » et de la société solidaire.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère de la paix et du désarmement.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère de la coopération avec les pays en voie de développement et de la réorganisation des échanges mondiaux.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère chargé de faire la synthèse des cahiers de doléances.

— Moi, président de la République, il y aura un ministère en charge de la mise en place d’une Constituante. »

Mon conseiller avait ajouté un « Ministère de la suppression des ministères », mais j'ai préféré ne pas en parler. Trop de promesses tuent les promesses.

Ma femme m'a secoué l'épaule en me reprochant de déclamer dans mon sommeil « en répétant toujours la même chose ». Il était 2 heures du mat'. Un peu tôt pour lui parler d'anaphore.

Maxime Vivas. (avec la complicité de François Hollande, d'Eric W. Faridès, de la foudre, du pneu éclaté, de l'œdème de Quincke et peut-être même de Karl Marx).

*Dernier livre paru : Paris, terre d’asile (humour), Le Léopard Démasqué, 2012,

La Revue du projet, n° 19, septembre 2012

 

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