La revue du projet

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2013 et des poussières…José Noce

«Quand il levait les yeux de ses papiers, ou mieux, quand il reposait sa tête sur le bord du haut et du dossier de son siège, il la voyait distinctement, dans chacun de ses détails, dans le moindre trait, comme si son regard acquérait quelque chose de subtil et d’aigu et que le dessin renaissait dans toute la précision et la méticulosité avec lesquelles, en l’an 1513, Albrecht Dürer l’avait gravé. »
Leonardo Sciascia (Le chevalier et la mort)

Le haut commissaire Chevalier était perplexe.
Certes il pouvait passer pour un défenseur des Beaux Arts.
Parce qu’il avait vaguement peint lui-même à l’aquarelle des genres de marines mystiques, avec l’eau bénie par Monseigneur le Cardinal Chiache en personne.
Mais de là à ce que pour son cadeau de départ on allât lui offrir une très vieille allégorie gravée ?
Sur le coup il avait cru à une farce grossière.
Le vrai cadeau officiel allait lui arriver ensuite escorté des rires gras des collègues en livrée impeccable.
Que nenni !
Attention, lui avait-on précisé devant son air contrit, ce n’est pas l’original d’accord, mais quand même une excellente copie certifiée d’époque, cachet de cire et tout le tralala. Vu le prix astronomique demandé ! D’ailleurs cette gravure allait bientôt fêter ses 500 ans et quelque, cinq siècles, un demi-millénaire ! Une valeur sûre, une sorte d’investissement culturel…

En outre son cher mentor était fini, liquidé.
Or, il avait suffisamment fait briller ses dorures pendant le quinquennat bling-bling, le tout récemment investi haut commissaire, pour profiler bas, et dès lors faire précipiter tant qu’il en était encore temps son départ en retraite dorée.
Toute façon il n’aurait pas tardé à sauter, question de jours !
Avant la haine autour de lui était diffuse et polie, dorénavant elle était infuse et pleine d’échardes.
Depuis la mi-mai 2012 ses subordonnés ajoutaient à la déférence réglementaire des épices d’ironie cavalière.
Derrière chaque salut huilé il pressentait des bras d’honneur et des majeurs phalliques,  des onomatopées corporelles.
Il avait donc proposé de joindre l’utile à l’agréable, et de réunir le même soir, en toute simplicité, son pot de retraite anticipée et celui de l’an neuf.
Il se retrouva en fin d’après-midi très arrosée, à sa demande expresse, avec l’injonction ferme qu’on ne le dérangeât sous aucun prétexte, pour la dernière fois dans son bureau immense tapissé exclusivement de photos officielles de l’ex-président.
Oui voilà, qu’ils continuassent donc à festoyer un peu sans lui. Il partirait le dernier, comme d’habitude. C’est ça en taxi, avec ses derniers cartons …
Il rangea fébrilement les notes codées, les dossiers sulfureux, les fiches des subversifs recensés en cinq ans d’écoutes illicites, d’une carrière fulgurante récompensée de moult décorations tricolores.
Quant au petit carnet noir fermé par un fil de fer spécial dissimulé dans le tiroir secret, lui il eut droit à sa poche révolver maintenant disponible.

Au bout d’une heure de repli stratégique, papiers minutieusement détruits ou remisés par devers soi, il ne lui restait plus face à lui que son cadeau, posé côté pile pour conjurer le sort.
C’était écrit dans un cachet ancien : Le Chevalier, la Mort et le Diable. Gravure au burin sur cuivre, cop. XIII, cabinet d’estampes, inv…
Il la retourna lentement avec appréhension.
Il voyait maintenant les deux extrêmes topographiques du dessin morbide en noir et blanc avec une acuité démentielle.
Le chien courant sous le cheval du chevalier en armure, heaume levé, et le château perché au loin.
Entre les deux il ne voyait quasiment plus rien.
Ou plutôt si, il voyait des formes, mais il ne distinguait plus leurs détails, même avec ses nouvelles lunettes, même en se rapprochant tout contre.
Sauf peut-être, et encore à force de cligner les yeux larmoyants, ce graphe étrange rajouté visiblement à la main, minuscule, courant le long de la corne du diable : Dégage !
Ça dansait comme dans le désert sous le sirocco.
Il eut l’impression subitement que la gravure était en relief ajouré.
Et vu le nombre impressionnant de petites bulles englouties juste avant, il pensa largement avoir dépassé les trois D, en gloussant In petto...
Il s’écroula sous l’effet conjugué d’un choc brutal du côté du cœur et d’un fou rire aviné consécutif à sa propre plaisanterie sur les D pipés.

Les conversations énervées, la musique, étouffées par le blindage cessèrent alors brusquement derrière la porte capitonnée.
Petit à petit l’énorme porte s’ouvrit en grinçant, avec la tessiture d’une chauve-souris hurlant son i panoramique crescendo devant des micros d’inégale qualité.

« Je supervise tout comme prévu ! dit l’inspecteur chef Leonardo Ray à voix basse, sortant de son étui le révolver de service du haut commissaire. Vous, assurez le reste ! »
Derrière lui à la queue leu-leu, en civil ou en uniforme protocolaire on attendait patiemment son tour d’entrer en scène.
On effaça toute trace ambiguë.
On élimina scientifiquement les indices pharmaceutiques.
On préempta le petit carnet noir.
Et pile au coup de feu final on fit sauter dans la liesse unanime un gros bouchon de liège millésimé …

Madame Solange Chevalier ivre de grands crus classés déglutis en solo, réveillée par des feux d’artifice abscons, hystérisa au téléphone l’absence manifeste de son époux très haut placé.
On finit par retrouver le 1er janvier 2013 et des poussières, enfermé à l’intérieur de son bureau, feu Monsieur le haut commissaire divisionnaire Henri Chevalier, la tempe grossièrement perforée par son arme personnelle.
Son nez aquilin avait cessé d’égoutter son sang sur une coupe en cristal brisé.
La main droite agrippait encore l’arme fatale au-dessus d’une gravure édifiante en noir et blanc maculée de rouge bistre.

Quand avec précaution on examina l’allégorie souillée, on découvrit qu’à la place du visage de la Mort, était grossièrement découpée et contrecollée la tête du candidat sortant…

*Dernier ouvrage paru : Le monde est un bousillage, Krakoen, 2010.

La Revue du projet, n° 19, septembre 2012
 

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