La revue du projet

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L’invisible, Jerôme Leroy*

Je m’appelle Maréchal. Philippe Maréchal. J’habite à Serigny-le-Cocu, dans la Sarthe. On est 231 inscrits. Il y a eu 130 voix pour Marine Le Pen. Dont la mienne. Et j’en suis fier. Je suis « la France invisible ». Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Jean-Pierre Pernaut sur TF1. Je suis la France qui travaille, moi. Pas comme tous les assistés. Je vais voter Sarkozy au deuxième tour. Sarkozy a compris le message. Assez d’assistanat. Assez d’Arabes. Assez d’insécurité.

Par exemple, la semaine dernière, au bal du samedi de Trouvallé-le-Minus, le fils Maudru a pissé sur l’orchestre et il s’est battu avec le bassiste. L’insécurité, c’est un drame, je vous dis. Il a fallu faire venir une ambulance du Mans. Oui, il n’y a plus de médecin à Serigny-le-Cocu ni à Trouvallé-le–Minus. Forcément, avec l’insécurité. Il n’y a plus de poste non plus et ça c’est aussi de la faute à l’insécurité.

Le fils Maudru, toujours, ce voyou. Il est pas immigré, mais c’est tout comme : il vient de Biroute-La-Tondue près de Jouy-en-Consanguine, à quinze bornes. On l’appelle Biroute-la-Tondue à cause de ce que le village a tondu une fille qu’avait couché avec les Allemands. Faudra penser à tondre celles qu’ont couché avec les Arabes. En même temps, comme Arabe, je connais que Mouloud, le chauffeur du bus scolaire. Un assisté qui bosse dix heures par jour pour conduire nos enfants blancs à la dernière école du coin. Moi, des enfants, j’en ai neuf. Manquerait plus que ma femme, la Josette, avorte ou prenne la pilule comme ces salopes du Mans. On est catholiques, nous.  Même si je vais jamais à la messe. Les allocations familiales, on les mérite. Comme je mérite l’allocation adulte handicapé pour mon aîné de 25 ans qui est un peu retardé. À Serigny-le-Cocu, les mauvaises langues disent que c’est parce que la Josette l’aurait fait avec son frère.
Mais bon, on n’est pas des assistés quand même, on est des invisibles.  C’est la télé qui le dit, donc c’est vrai. C’est comme les subventions de Bruxelles pour que je me tourne les pouces et que je fasse pas trop de lait ni de céréales, je les mérite. Pas comme cette feignasse de Mouloud qui fait le prétentieux parce que sa fille est au lycée, au Mans. Avec mes impôts, évidemment. Et la préférence nationale, alors ?

Donc, le premier mai, je serai à la Concorde, à la fête du « vrai travail » comme elle a dit Marine Le P.., euh pardon, comme l’a dit Sarkozy.
Et les copains dans le car, quand j’arriverai avec les mômes et Josette, il feront : « Ah, enfin, Maréchal, te voilà. »
Et ils rigoleront. Un jour, faudra quand même que je leur demande pourquoi.

*Dernier ouvrage paru : Le Bloc, Gallimard, 2011.

La Revue du projet, n° 19, septembre 2012
 

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