La revue du projet

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No pasaran ! Max Obione

« Les volets de la bicoque de Jesus-Maria sont fermés. Mais je sais qu’il est présent. Je pousse la grille et gravis les marches du perron. J’attends dix secondes après avoir frappé quelques coups codés sur la vitre de la porte d’entrée.

— Salut, el niño !... Entre !

Jesus-Maria, tout racorni par les ans, trottine jusqu’à la cuisine. El niño Azuro, ainsi m’appelle-t-il depuis mon enfance. Sur la table, les pièces d’un fusil d’assaut démonté qu’il nettoie comme un orfèvre décrasse un bijou de grande valeur. Je ne cherche jamais à savoir d’où proviennent toutes ces armes et tous ces explosifs et à quels réseaux ils sont destinés.

Puis nous descendons à la cave et, par un boyau étroit tapissé de caisses de munitions, nous débouchons dans un réduit où Jesus-Maria règle d’ordinaire ses affaires, tire des tracts et fabrique en outre des faux papiers, en tout genre, pour la cause. Sur les murs, des banderoles défraîchies renvoient à des slogans, des mots d’ordre, à des luttes anciennes. Il y a très longtemps, je lui ai demandé ce que voulait signifier : « Silencio verdugos de octubre » [1]. Jesus-Maria lui avait alors relaté la répression de la révolte ouvrière, du côté d’Oviedo, en octobre 1934, par les régiments marocains commandés par le général Lopez Ochoa, et les élections victorieuses qui avaient suivi...

— Tu es toujours sur la piste des vermines ? questionne-t-il dans son français rocailleux des Asturies.

— Des féroces, tu peux me croire !

— T’as besoin de gros calibre alors ? Au fait Azuro, tu la connais toujours ?

— Naturellement !

Aussitôt j’entonne :

Si la bala me da,

si mi vida se va,

bajadme, callados

a la tierra.[2]

Jesus-Maria me regarde. Il doit se dire comme il a grandi le petit orphelin depuis l’époque où sa tata le conduisait chez l’Espagnol afin qu’il lui parle de son père, et des batailles perdues, tandis que mon oncle bougon, incorrigible réactionnaire, attendait dehors, dans la 203 Peugeot !

Je pointe de l’index un cliché jauni punaisé au mur :

— Tu as toujours la photo ?

Cette photo légendée « Terrain de Larmonaca près d'Alicante, pilotes britanniques instruisant les recrues des FARE » [3] m’avait emballé quand je la vis la première fois. Elle représente quelques Polikarpov alignés derrière un groupe d’homme en tenues disparates. Avec sa silhouette courtaude, avec sa gueule ronde de bouledogue, massif et puissant, avec ses gouvernes de profondeur en forme de nageoires caudales de grand cétacé, ce zinc de chasse soviétique dégage une impression de force compacte. « Un gros moteur avec des ailes autour ! » Jesus-Maria lui avait relaté, souvent, les exploits des pilotes Trevor Spano ou Frank Degling. Jesus Maria soutenait que c’était mon père qui avait pris cette photo. Mon père enrôlé dans les brigades internationales durant la guerre d’Espagne, affecté dans une escuadrilla de moscas.[4] Et il me plaît toujours de le croire.

Le vieux lutteur, toujours fidèle aux combats de sa jeunesse, reprend son antienne, persuadé qu’il faut dézinguer les fachos avant que ceux-ci ne vous plombent.

— Sois sans pitié, petit frère ! Ne recommence pas les erreurs de tes pères. On ne discute pas avec les rats, on ne raisonne pas les rats, on dératise sans sommation, c’est tout !

Mon vieil espingo a la recommandation saignante, les circonstances s’y prêtent ; progressivement, le pays touche le fond du trou qui marque le début de l'irréparable. En toute légalité électorale, la marée brune a submergé les digues pour envahir le pays dans ses moindres recoins ; la peur hideuse, la peur de tout, des demain sans blé, et à propos de tout, surtout de l’autre, de l’inconnu, du différent, de l’étranger, avait fait son œuvre de sape, aujourd'hui le fascisme ne rampe plus, il avance à sale gueule découverte, les fractions les plus fragiles du peuple ayant pactisé avec la bête immonde, rejointes par les possédants gros et petits, égarées qu’elles étaient par les discours simplistes, racistes, effrayées par les ravages du capitalisme sauvage mondialisé. Nombre de politicards les ont précédés en plongeant leur cuillère dans la gamelle brune. Il est vrai que le capitalisme nous refait sa énième crise. Les pauvres en reprennent plein les dents comme toujours. Les affamés du sud montent à l’assaut des frontières reconstituées. Le pays a retrouvé son vieux Franc. On a mis des muselières sur les grandes gueules de la presse. On a raffûté le couperet de la guillotine. On a expurgé les bibliothèques publiques de tous les auteurs déviants. Et crime impardonnable pour moi : ils ont osé virer des rayons toutes les œuvres de Jules Vallès. Enfin, la machine à bourrer les têtes, la télé, est aux mains du Parti unique.

Mais, sous le calme apparent de l’ordre régnant, chaque jour, des ébranleurs d'édifices, des fouteurs de zone se démènent clandestinement. De mon côté, je résiste dans la clandestinité, à ma manière ; mon tempérament me porte à m'activer dans les GAAF, groupes d'action antifascistes, je milite activement dans un groupuscule. Sans en référer à quiconque, le GAAF « Manouchian » rectifie les déloyaux, les abjects, les fumiers premier choix, les écumants de morgue, les enculés de première classe, les égoïstes, les crevures magnifiques, les cons somptueux, les courtisans de tout poil, les illégitimes en tout genre, les crapules officielles, les méprisants, les impudents, les pourris jusqu’à plus profond que l’os, les violeurs de parole donnée, les fachos, les traîtres, les félons. Mes amis appellent ça : la « rectification individuelle », leur côté bande à Bonnot en quelque sorte, en référence à une vieille engeance d'anars braqueurs du début du siècle précédent.

Je demande un nouveau flingue à Jesus-Maria, avec son silencieux pour remplacer celui que j’ai refilé à ma copine Monette Duchemin du groupe « Rosa Luxembourg » d’Aubervilliers. J’explique ensuite qu’on monte un nouveau service action. Jesus-Maria roule des yeux ronds paraissant manifester de l’admiration teintée d’un chouïa d’incrédulité. Il tire un tiroir et en sort un superbe 9mm et me le tend.

J’arme le Taurus, la culasse émet un son rassurant. Je vise pour du beurre une cible imaginaire.

— Voici ton nouveau joujou ! s’écrie Jesus-Maria en hochant la tête. N’oublie pas la boîte de cartouches. Je te mets deux chargeurs en plus.

— Cette fois-ci, on est fin prêt pour engager le combat. Un combat sans merci !

Je ne reconnais pas ma voix, elle est sombre soudain, comme pénétrée par l’importance dramatique des heures à venir.

— Bravo el niño !

J’explique combien nous sommes pressés d’en découdre, qu’il ne faut pas que notre colère retombe.

Jesus-Maria est abasourdi par ma détermination et apprécie visiblement le grain de folie que nous mettons dans notre œuvre de salubrité publique.

Je termine :

— Merci! Et puis, donne-moi quelques paquets de tracts !

 

Les poches de ma parka pèsent une tonne désormais. Sur le perron, je serre Jesus-Maria dans mes bras.

— Adios !

Je démarre à fond de train dans un boucan du diable. Il faut que je pense à changer le pot d’échappement de mon scoot. Ce serait bête de se faire gauler pour une connerie pareille. »

 

*

 

Il relut à l’écran le texte qu’il venait d’écrire. Ce scénario est-il plausible ? se demanda-t-il. Effrayé de sa réponse, il surligna le tout et appuya sur la touche Suppr.

Juin 2012

 

(Texte largement inspiré de Calmar au sang, polar du même auteur publié aux éditions Krakoen)

 

Derniers ouvrages parus : L'ironie du short et Gun ( Krakoen)

 



[1]

          « Silence aux bourreaux d’octobre »      

[2]

 Si la balle me frappe, / si ma vie s'en va, / descendez-moi, silencieux / à la terre.

[3]

Fuerza Aereas Republicanas : Forces Aériennes Républicaines

[4]

 Escadrille de mouches

 

 

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