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Cessez le jeu ! Didier Daeninckx*

C’est une ménagère de moins de cinquante ans qui découvrit le premier cadavre alors qu’elle promenait son labrador près du square du général Laperrine, comme chaque matin, à l’orée du bois de Vincennes. Le corps était dissimulé sous les feuilles dont les platanes se débarrassent à cette époque de l’année. Quand les policiers le dégagèrent de son linceul végétal, ils constatèrent qu’il s’agissait d’un homme d’une trentaine d’années, qu’on l’avait proprement égorgé. Sa tête reposait sur un enjoliveur de roue de voiture qui lui faisait comme une auréole.
Le deuxième assassiné fit l’ouverture du journal régional d’Aquitaine le lendemain. Ce fut cette fois un machiniste bordelais venu prendre son travail, au dépôt, qui le trouva assis à sa place, aux commandes de son tramway. La gorge béante, il s’était vidé de son sang qui gluait sur les manettes. La victime, un retraité des postes, habitait Libourne où il avait occupé jadis un siège, au conseil municipal.
La troisième personne à perdre la vie, cette semaine-là, en se frottant le gosier sur une lame de rasoir, fut une jeune intermittente du spectacle d’à peine vingt ans. Un vigile du Super Mammouth de Grandville la retrouva dans la chambre froide, suspendue à un crochet de boucher, au milieu des carcasses de moutons.
Le quatrième individu proprement saigné le fut chez lui, dans le quartier de l’Estaque, à Marseille. Le tueur avait pris soin de l’installer devant sa télévision avant de glisser la cassette d’un vieil épisode de Thierry La Fronde dans le magnétoscope.
Le dernier crime de la série, le plus sordide, eut la ville de Caen pour cadre. La cible était cette fois un agriculteur normand que le meurtrier avait charcuté au larynx, comme à son habitude, et dont il avait enfoui la dépouille sous des centaines de kilos de pommes destinées à être transformées en cidre bouché. Il s’en fallut d’ailleurs de peu que le cadavre passe à la moulinette pour rendre son jus au milieu des fruits mûrs.
Les limiers de Paris, Bordeaux, Grandville, Marseille, de Caen travaillèrent chacun de leur côté avant que l’aveuglante similitude du mode opératoire ne les oblige à coopérer. On avait, d'évidence, affaire à un killer en série. Afin de ne pas froisser les susceptibilités, les patrons des différentes sections régionales concernées confièrent la coordination de l’enquête à un collègue lyonnais, une ville épargnée jusque-là par le surineur. Leur choix ne pouvait être plus judicieux : dès qu’il eut pris connaissance de l’ensemble des dossiers, le lieutenant Rémusat se frappa le front du plat de la main. Il estomaqua ses confrères en déclarant.
« Je crois savoir d’où ça vient ! »
Il n’en dit pas davantage et retourna chez lui pour visionner quelques unes des huit mille cassettes vidéo dont les tranches multicolores tapissaient les murs de son appartement. Il enregistrait tout, c’était son dada. Trois heures plus tard, il retrouva le cénacle des enquêteurs et livra sans coup férir le nom du tueur multirécidiviste.
Il s’appelle Frédéric Latenaire. Ne cherchez pas dans vos dossiers, il n’a jamais été condamné. C’est un débutant.
L’émoi était tel dans le pays qu’on se décida à l’appréhender, une fausse piste valant mieux que l’immobilisme. Arrêté sur son lieu de travail, un atelier d’aéronautique toulousain en difficulté, l’homme ne se fit pas prier pour reconnaître ses crimes, mais il se refusa à en livrer les mobiles. Ce fut le lieutenant Rémusat qui les dévoila à la barre, lors du procès en assises, quelques mois plus tard.
« Je suis un fana de jeux télévisés, Monsieur le Président. J’ai la collection complète des enregistrements de La famille en or, du Juste prix, des Chiffres et des lettres, de La roue de la fortune, de Qui veut gagner des millions, de Qui veut prendre sa place ?… Dès que j’ai lu les procès-verbaux des différentes enquêtes, je me suis souvenu d’une émission diffusée, il y a environ un an. Un concurrent avait été éliminé parce qu’il ne se rappelait pas le nom de la plaque ronde qui décore les roues de voitures…
— Un enjoliveur…  murmura le public.
— Exactement ! Ça m’a fait penser à celui qu’on a découvert sous la tête du premier cadavre. Puis un autre participant à la même émission avait subi un sort identique, le renvoi au néant, en ne trouvant pas le nom du véhicule urbain roulant sur rails…
— Un tramway…  susurra le public.
— Parfaitement ! Après, tout s’enchaînait. Le troisième ne connaissait pas le nom du dictateur italien Mussolini qui a fini sa vie pendu à un… crochet de boucher. Le quatrième joueur ne savait pas que c’était Jean-Claude Drouot qui jouait le rôle de Thierry La Fronde, dans un célèbre feuilleton des années soixante. Le dernier, enfin, avait buté sur la signification de « palindrome », qui désigne un mot qu'on peut lire dans les deux sens, comme Ève, la femme initiale, pour laquelle Adam croqua…
— La pomme, compléta le public.»
Le juge s’était alors impatienté.
« Nous sommes dans l’enceinte d’un tribunal, lieutenant. La barre devant laquelle vous vous tenez n'est pas le pupitre de Questions pour un champion ! Quel rapport cela a-t-il avec la série des crimes de Latenaire ?
— C’est très simple : j'ai découvert qu'il a participé à un jeu télévisé en même temps que les cinq victimes… Le Maillon faible… Elles ne sont pas parvenues en finale, mais, dès le premier tour, elles l’avaient toutes expulsé en inscrivant son prénom sur leur ardoise, au feutre noir, alors qu'il était le seul à ne pas avoir commis d'erreur. Il n’a pas supporté cette injustice, cette humiliation subie devant des millions de téléspectateurs… Il voulait laver son honneur. C'est devenu une idée fixe. Il a fini par éliminer méthodiquement ses éliminateurs. »
Le policier fut interrompu par de longs hurlements de l’accusé, des cris de bête blessée dans lesquels on parvenait à comprendre : « C’est faux ! Je ne suis pas le maillon faible… Non, je ne suis pas le maillon faible… »
Les jurés de la cour d’Assises n’eurent même pas à écrire son nom sur un petit papier pour confirmer sa culpabilité. Ils savaient aussi que la prison n'était pas la solution. Un collège de psychiatres étudia Latenaire sous toutes les coutures et se prononça pour l’irresponsabilité. Il fut transféré, pour le reste de son existence dans une unité de soins psychiatriques intensifs. Il partage aujourd'hui le sort de dizaines d'âmes faibles. Le personnel médical le traite exactement de la même manière que les autres malades. À une exception près : sa présence est interdite en salle de télé.

*Avec l'aimable autorisation de Didier Daeninckx. Extrait de L'Espoir en contrebande, Cherche Midi, 2012. Prix Goncourt 2012 de la nouvelle.

 

La Revue du projet, n° 19, septembre 2012
 

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