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En bande organisée, Gérard Streiff*

Attention, ces écrivains ne sont pas des adeptes de la boule de cristal ni du marc de café, ils n'ont (probablement) aucun don divinatoire, peu de compétence en matière de prospective. Ce qu'ils nous racontent ici est pure invention, tout droit sorti de leur imaginaire. Mais leurs libres histoires nous en apprennent sur le monde réel sans doute autant que bien des traités. Ils divaguent mais ce qu'ils nous donnent à voir est plus vrai que vrai.

Comme le dit le sociologue Luc Boltanski dans Énigmes et complots. Une enquête à propos d'enquêtes  le roman policier a en commun avec la sociologie « la mise en question de la réalité apparente, pour atteindre une réalité qui serait à la fois plus cachée, plus profonde et plus réelle ».

Le polar, en effet, aime se coltiner au réel, au monde. Un réel, soit dit en passant, qui tend à se réinviter dans la littérature en général, dans la « blanche » comme on dit dans « la noire », ou au théâtre, (voir le dernier festival d'Avignon). Du côté des polardeux, c'est une vieille tradition que de questionner la société, depuis Dashiel Hammett jusqu'à Patrick Manchette en passant par Henning Mankell ou Jean Amila-Meckert (À ne pas manquer, à ce propos, l'exposition que lui consacre la Bibliothèque des littératures policières, Meckert-Amila : de la Blanche à la Série Noire.)

Ces derniers temps, les gens du polar semblent avoir repris goût au débat public. Ils ont été nombreux par exemple à voter ou/et à appeler à voter Jean-Luc Mélenchon . Comme beaucoup, ils furent heureux de la campagne et frustrés du résultat. La droite est dans les choux, alléluia, pourtant le monde de 2013 que ces auteurs nous annoncent ici est plutôt inquiétant. S'y bousculent fachos de tout poil, manipulateurs cathodiques, « sorcières » redoutables, politiciens madrés, agences de sécurité, goinfres de la finance, média sans vergogne, salauds ordinaires, rage et racisme . « Paranoïa » diront les grincheux. Nous verrons au contraire dans ces pages une belle libido, une énergie communicative à décortiquer, alarmer, critiquer, résister.
 
On a presque envie d'ajouter que si ces auteurs n'étaient pas venus à la politique, c'est la politique qui serait venue à eux. Crime et politique en effet n'ont jamais fait si bon ménage. Sans aller jusqu'à Gomorra de Roberto Saviano, on est tenté d'écrire que la dérive criminelle de la vie publique, en ces temps de finance triomphante, dans bien des pays, se banalise. La mondialisation, c'est aussi la mondialisation du crime.

Dans un essai paru juste avant l'été,Une histoire criminelle de la France, chez Odile Jacob, signé Alain Bauer et Cristophe Souliez, on peut lire par  exemple : « Le crime et la finance ne vivent plus seulement côte à côte. Une partie  de la finance mondiale a choisi d'investir avec le crime, et parfois dans les activités criminelles ».

L'actualité nous offre une cascade de « faits divers » où financiers, puissants et brigands bambochent, des caves du Vatican à la banque de la Reine d'Angleterre, des petits arrangements de Sciences Po aux grandes arnaques de JP Morgan, des fraudes de Barclays, UBS ou Crédit Suisse, détournant les taux de référence des produits financiers (une valeur de 500 000 milliards de dollars, tout de même...) jusqu'au blanchiment de l'argent de la drogue par HSBC.

Au début de l'été un collectif de 82 magistrats cosignaient une tribune intitulée « Agir contre la corruption ». Cet appel de juges rappelait que ces dix dernières années, en France, et singulièrement sous Nicolas Sarkozy, tous les dispositifs de lutte contre la délinquance financière avaient été fortement démantibulés. Sarkozy, d'ailleurs, s'y était engagé, devant le MEDEF (réuni en université d'été) le 30 août 2007 : « (Trop) de contentieux viennent embarrasser nos juridictions correctionnelles et notre droit pénal. (…) La pénalisation de notre droit des affaires est une grave erreur, je veux y mettre un terme. » Message entendu. L'État s'est désengagé, laissant les affairistes affairer. Le juge Jacques Gazeaux, qui a passé six ans au pôle financier de Paris, peut, en cet été 2012, affirmer : «  On ne lutte plus contre la corruption ! ». Et à la question « La France est-elle un pays corrompu ? », il répond, catégorique : « Oui, bien sûr. »

C'est un peu comme si le crime, en un siècle, avait changé de stature, d'ampleur, d'ambition. Il y a juste cent ans, en 1912-1913, c'était l'époque de la bande à Bonnot où des nanars modernistes ( ils opéraient en voiture quand les flics étaient encore souvent à cheval) braquaient la Société générale. Aujourd'hui ce serait plutôt la Société générale, allons, restons prudents, disons : ce serait plutôt les banques en général qui opèrent en « bande organisée » et braquent le pauvre monde.
Le crime prospère, le polar aussi. Fatalement. n

*Gérard Streiff est journaliste et écrivain.
Il est coordonnateur de ce dossier.

 

La Revue du projet, n° 19, septembre 2012
 

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