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J'ai rencontré un troupeau de chats, Patrice Bessac

Nous étions moutons ; nous sommes devenus chats... À la terrasse ensoleille d’un café montreuillois, mon partenaire de discussion philosophique estivale osa cette image... Nous étions moutons ; nous sommes devenus chats... Et qu’il est difficile de constituer un troupeau de chats !

C’est une image que je crois très juste du réel. Elle résume le problème de l’avenir. Réussir à unir une foule qui n’est plus une foule, réussir à constituer en troupeau des consciences dont la forme actuelle est constituée d’une volonté farouche de souveraineté individuelle et d’autonomie personnelle.

Ainsi, ce que nous appelons transformation de la politique ou des partis, ou du parti communiste français pour ce qui nous intéresse en premier lieu, n’est pas un chantier contingent des petites vicissitudes du présent, c’est la recherche d’une culture pratique nouvelle de l’action politique qui puisse entrer en résonance puissante avec les profondes transformations culturelles de notre civilisation qui ont félinisé notre rapport personnel au monde et à l’action collective.

Jusque-là, l’affaire est assez simple. Jusque-là, c’est-à-dire en mots. Cela se complique immédiatement en pratique. Car le discours d’une culture nouvelle de notre action n’est pas, malheureusement, performatif. De grandes organisations humaines, scientifiques, économiques, artistiques affrontent les mêmes difficultés. C’est le problème de toutes les grandes révolutions : les outils de la révolution précédente restent formidablement efficaces et ceux de la suivante formidablement compliqués. Et pourtant, les exemples sont désormais légions de projets humains auxquels la forme coopérative donne une efficacité décuplée. Les troupeaux de chats ont désormais la possibilité de se former et, dans le troupeau, chacun conserve, développe et partage ses propres compétences, ses propres appétences, son autonomie propre.

Les formes du développement de l’intelligence sont en train de changer ; les processus créateurs se diffusent, se distribuent ; la figure du démiurge est en train de se reconstruire pour devenir un produit collectif. Ainsi, paradoxalement, les chats sont moins chats qu’il n’y paraît et la révolution actuelle reformule et intensifie la question collective...

De là un problème : la culture. Car enfin, il n’y a pas de changement dans l’ordre économique et politique qui ne soit précédé d’un changement dans l’ordre de la culture. Car les chats, car une culture pratique nouvelle de l’action politique ont besoin d’un écosystème nouveau de représentation, de sens, de valeurs, en un mot de culture. Ainsi, la problématique du Front de gauche, de l’action révolutionnaire aujourd’hui ne peut absolument pas se réduire aux questions tactiques, de gouvernance ou de stratégie électorales qui sont les plats de résistance de nos Congrès ; il s’agit de constituer, avec toutes les femmes et les hommes de bonne volonté, l’effort de travail par lequel s’imagine et se fonde l’alternative de société. Ou encore, il s’agit de constituer la liaison avec la création, le syndicalisme, la science, les citoyens qui engage le Front de gauche dans un processus qui dépasse la question électorale pour essaimer dans l’univers de la pensée, de la vie quotidienne, de l’art, de la science et de ses implications sociales.

René Char, cité par Jack Ralite, disait qu’il faut se souvenir de l’avenir. Se souvenir, oui, mais de l’avenir.

Puisse le travail modeste de l’équipe de la Revue du projet y contribuer.

 

La Revue du projet, n° 19, septembre 2012

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