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Conquérir le temps libre, Marion Fontaine*

Si la démocratisation du temps libre n’est plus contestée, celle-ci reste incomplète et par ailleurs se heurte à des défis pressants, touchant par exemple à la place de la culture marchande

Il y a plus d’un siècle, en 1880, Paul Lafargue, socialiste français et gendre de Karl Marx, faisait paraître un pamphlet au titre délibérément provocateur : Le droit à la paresse. Avec une verve réjouissante, il y dénonçait le « dogme capitaliste du travail » auquel, à ses yeux, même une partie de la classe et du mouvement ouvrier avaient cédé, alors même qu’il faisait des travailleurs « non plus des hommes, mais des tronçons d’hommes ». Au-delà du mélange de provocation et d’appel plus pratique à la réduction du temps de travail, ce pamphlet constitue une singularité : c’est à gauche l’un des rares textes à accorder une place centrale au temps du loisir, évoqué, comme un défi, sous les traits du péché de paresse, et à revendiquer l’appropriation par les ouvriers de ce temps, monopolisé jusque-là par les élites. La portée politique de cette revendication ne va pas de soi, même à gauche. Depuis le XIXe siècle, les combats de cette dernière s’adossent avant tout à la figure du travailleur et aux enjeux de la production. Si la réduction de la durée du travail est une demande ancienne, pour lutter contre le chômage et la sur­pro­duction, améliorer les conditions de vie ouvrière, les implications sociales du temps ainsi libéré, les conditions de son éventuelle prise en charge sont longtemps peu questionnées.

Le temps libre au cœur
de l’utopie socialiste

 

Cependant, et notamment à partir de l’entre-deux-guerres, cette indifférence se nuance peu à peu. Certes, les proclamations théoriques demeurent isolées. Léon Blum est l’exception lorsqu’en 1934 il place le temps libre au cœur de l’utopie socialiste : le loisir dans la société future n’aura plus à être uniquement, dit-il, « un court moyen de détente, de récupération des forces », mais « la partie la plus importante de la vie et le moyen d’épanouissement complet de la personne humaine ». Au-delà de ces déclarations, on constate surtout que la gauche, dans ses différentes composantes partisanes, syndicales, municipales, associatives, s’efforce de plus en plus de prendre en compte et de prendre en charge la place nouvelle du temps du loisir dans les vies ouvrières. Certes, il s’agit aussi de lutter contre l’influence cléricale ou patronale dans ce domaine. Par ailleurs, la dimension morale et émancipatrice que la gauche veut conférer au temps libre n’est pas sans la conduire parfois à une dérive moralisante. On assiste ainsi à d’innombrables dénonciations des « mauvais » loisirs, ceux de la culture de masse, du sport athlétique aux romans feuilletons en passant par le cinéma. Ces dénonciations sont bien intentionnées sans doute mais, à force d’être aveugles à la réalité des pratiques et des goûts ouvriers, elles virent à la stérilité. L’action de la gauche en matière de temps libre ne peut cependant être résumée à l’instrumentalisation ou au moralisme.
L’engagement des militants, animateurs des fanfares, du sport ouvrier ou du cinéma pour tous ouvrent la voie à l’apprentissage d’un autre rapport au temps dans des vies dominées jusqu’alors par le travail, et fondent la possibilité d’une démocratisation effective des loisirs. Cette ambition démocratique est consacrée par le Front populaire. Ce dernier accélère la construction du temps libre en tant que droit, et non plus en tant que privilège. Simultanément, il se préoccupe de l’organisation de ce temps libre, non pour le contrôler mais pour donner à tous la possibilité d’y avoir réellement accès. En témoignent l’ensemble des initiatives, tout comme l’ébullition associative à laquelle préside le jeune Léo Lagrange, le très charismatique sous-secrétaire d’État à l’Organisation des sports et loisirs.
Le modèle de rapport travail/ loisirs que fixe le Front populaire marque durablement, au moins jusqu’aux années 1980, la mémoire et l’action de la gauche. Sans doute jusqu’en 1981, et à l’exception de la Libération, celle-ci accède-t-elle très peu au pouvoir à l’échelle nationale. Mais les sphères associatives et municipales laissent malgré tout suffisamment d’espace pour permettre l’exercice d’une véritable influence en matière d’occupation et de gestion des loisirs. Reste que le modèle défini par le Front Populaire est peu à peu remis en cause.

 

Une politique du temps libre

 

La diffusion des loisirs de masse amoindrit progressivement l’influence des organisations militantes. Comme le constate Edgar Morin en 1962, « c’est la vacance des valeurs qui fait la valeur des grandes vacances » : le temps libre, entendu comme temps de l’individu et de la consommation, semble de moins en moins compatible avec une prise en charge politique et une quelconque visée d’éducation ou d’émancipation. De surcroît, le rapport au temps lui-même change : le processus de réduction du temps du travail continue sa diminution séculaire, mais de nouvelles questions se posent, qu’elles concernent le temps « vide » du chômage de masse, la fragmentation des rythmes de vie ou encore la part continuellement importante du temps contraint (transports et autres). Le ministère du Temps libre, institué dans le gouvernement de Pierre Mauroy en 1981, veut encore ignorer ses mutations et continuer à traiter le temps des loisirs comme en 1936. Cette ignorance n’est pas pour rien dans la durée de vie très éphémère d’un ministère qui disparaît dès 1983.
Il semble que, depuis cet échec, la réflexion politique sur le temps libre se soit pres­qu’effacée. Si le gouvernement de Lionel Jospin met en œuvre au début des années 2 000 une nouvelle étape dans la réduction du temps de travail, celle-ci ne débouche guère sur de nouvelles réflexions en matière de sens et d’usage du temps ainsi libéré. On peut le regretter. Si la démocratisation du temps libre n’est plus contestée, celle-ci reste incomplète et par ailleurs se heurte à des défis pressants, touchant par exemple à la place de la culture marchande. À l’heure où apparaît de plus en plus la nécessité d’inventer un nouveau modèle de développement, la question des temps liés du travail et des loisirs, de leurs contours, de leur contenu, du sens à leur donner, reste plus que jamais posée.

*Marion Fontaine est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université d’Avignon et des pays de Vaucluse, auteur de Une politique du temps libre ? 1981 – 1983 Jean Jaurès Fondation, 2011.

La Revue du projet, n° 18, juin 2012

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