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Les communistes et le Front populaire, Jean Vigreux*

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Alors que les partis communistes sont subordonnés totalement à Moscou et à l’Internationale communiste, cette irruption d’une alliance avec des « partis bourgeois » pour défendre la République face aux coups de force d’extrême droite, reste une expérience fondatrice, tant en France, qu’en Espagne ou au Chili. Il s’agit à la fois de défendre les libertés, mais surtout d’élargir la démocratie sociale et culturelle dans une période de crise économique sans précédent où les tensions internationales sont accrues par les politiques agressives des États fascistes ou autoritaires (guerre d’Éthiopie menée par les fascistes italiens ou menaces japonaises en extrême orient).
Dans cette dynamique plurielle, le PCF joue un rôle moteur, fédérateur aux côtés d’autres forces politiques, syndicales et associatives. Pourtant, depuis le VIe Congrès de l’Internationale Communiste (IC), en 1928, le mouvement communiste qui avait envisagé la grande crise (grâce à E. Varga) prône une ligne très sectaire « classe contre classe » où tous les adversaires, y compris les socialistes sont considérés comme des traîtres, des fascistes… Mais l’onde de choc de l’arrivée d’Hitler au pouvoir en janvier 1933 change la donne. D’autant qu’en France, la IIIe République confrontée à la crise connaît une montée des ligues d’extrême-droite qui exploitent le désarroi ambiant (6 février 1934).

Rapprochement et rôle actif des communistes

 

Le choc cumulé de ces événements ravive, au sein de la gauche, les lointains souvenirs de la République en danger. La première riposte est celle du PCF et de la CGTU qui organisent une manifestation le 9 février durement réprimée (6 militants communistes sont tués). À cette manifestation, les rangs communistes ont vu l’arrivée de militants socialistes : on en appelle alors au « front unique à la base ». La SFIO et la CGT, de leur côté, décident de manifester le 12 en province et à Paris. Le rôle moteur de la CGT est essentiel. À Paris, le PCF et la CGTU se joignent au cortège des « sociaux-traîtres ». Mais, en fin de manifestation, des militants des deux cortèges tonnent « Unité !, Unité ! ». Certes, les directions de la SFIO et du PCF campent sur leur méfiance réciproque, mais l’élan est donné.
Dans cette dynamique, certains dirigeants communistes interprètent dans un sens nouveau les principes du front unique prônés par l’IC. Il s’agit de : Renaud Jean, la figure paysanne du PCF, député de Marmande, directeur de l’organe La Voix paysanne ; Guy Jerram responsable de l’Association républicaine des anciens combattants, dirigeant du comité national de lutte contre la guerre et le fascisme et du comité Amsterdam-Pleyel ; et surtout du dirigeant, Jacques Doriot, député-maire de Saint-Denis.
Les deux positions — alliance sans condition avec les socialistes et application du front unique à la base — ne peuvent plus être maintenues. Le PCF adopte, dans un premier temps, une tactique d’isolement de Doriot et de ses proches, puis Maurice Thorez prend contact avec la SFIO pour mener des actions communes antifascistes. Dès lors, le PCF, sous l’égide de Thorez, aidé par Eugen Fried, émissaire de l’IC, engage son parti sur la voie de l’unité.
Le déblocage de la situation est venu de Moscou avec le nouveau dirigeant de l’IC, Georges Dimitrov, depuis avril 1934. Ce communiste bulgare, accusé à tort par les nazis de l’incendie du Reichstag et sorti triomphalement de son procès, se retrouve propulsé au sommet de l’IC. Il infléchit la ligne politique en mettant l’accent sur la lutte antifasciste et la défense démocratique, repoussant la perspective révolutionnaire à plus tard.
L’alliance avec la SFIO en juillet 1934 scelle la première pierre de l’édifice. Puis à l’automne, Thorez s’adresse aux dirigeants radicaux qui rejoignent le rassemblement. Avec la consultation électorale de mai 1935, l’inscription du Front populaire devient tangible. Si de grandes villes sont gagnées par la SFIO, le PCF fortifie la « ceinture rouge » autour de Paris (26 mairies sur les 80 du département de la Seine) et double le nombre de municipalités qu’il dirige (passant de 150 municipalités communistes à 297).

Du VIIe congrès de l’IC à la victoire de 1936

 

Le 14 juillet 1935 symbolise au mieux cette dynamique où l’on prête serment au Front populaire en s’engageant, entre autres, à dissoudre les ligues factieuses. Cet élan est transporté à Moscou au VIIe Congrès de l’IC (25 juillet-30 août 1935), où la délégation française donne le ton. Dimitrov lance alors officiellement la ligne de Front populaire antifasciste. Après de longues discussions, le programme commun préconisé par le PCF est adopté en janvier 1936 « Pour le pain, la paix et la liberté ». Le PCF, à l’aise dans cette campagne électorale dont il a dessiné la configuration, souhaite réconcilier la nation en s’appuyant sur l’héritage commun légué par la Révolution française (illustré par le discours radiodiffusé de Thorez dit de « la main tendue »).

Au soir du 1er tour, la progression du PCF est l’élément le plus neuf de cette élection. Il double presque ses voix tandis que la SFIO surclasse les radicaux. La progression communiste est générale et se concrétise dans les zones où le parti était déjà influent (région parisienne, Nord). Fait nouveau, le vote communiste s’affirme dans les villes du Sud-Est méditerranéen, du Var au Gard, en passant par les Bouches-du-Rhône. Il s’étend aussi dans certaines zones rurales (Lot-et-Garonne, Dordogne ou Haute-Vienne) reflétant une nouvelle physionomie de l’électorat. Au second tour, le PCF bénéficie de la dynamique unitaire passant de 10 députés à 72 ! Le groupe parlementaire animé par Jacques Duclos est désormais une composante essentielle de l’activité politique communiste sur le plan national. Dès les lendemains, Léon Blum propose aux communistes de rejoindre son futur gouvernement, mais ils ne participeront pas, malgré les efforts de Thorez, l’IC ayant mis son veto dès 1935.

 

Le Front populaire à l’épreuve

 

Après la victoire, une vague de grève, avec occupations des usines, déferle sur le pays. Le mouvement social lié à la réunification syndicale de la CGT souligne les espoirs de la classe ouvrière et du PCF (le « ministère des masses », Paul Vaillant-Couturier). Débouchant sur des acquis sociaux sans précédent, ce mouvement renforce les adhésions au PCF.

Toutefois, l’histoire du Front populaire est marquée aussi par les divisions. Dès l’automne 1936, le PCF se démarque de la politique gouvernementale à propos de l’Espagne et des questions économiques. Il prend position en faveur d’une intervention active auprès de la république espagnole. Devant la Chambre des députés, Gabriel Péri dénonce une politique qui laisse le champ libre au fascisme international et ne sert pas à préserver la paix. Le parti organise l’envoi des Brigades internationales. En février 1937, lorsque Léon Blum annonce la « pause » c’est une nouvelle rupture. Mais de l’été 1937 au printemps 1938, le PCF apporte toujours son soutien aux gouvernements malgré la multiplication de ses critiques. Le gouvernement Daladier qui cède aux exigences allemandes lors de la conférence de Munich et qui donne satisfaction à la droite en revenant sur les conquêtes sociales, cautionne la répression de la grève générale du 30 novembre 1938.

Malgré tout, le PCF se veut le champion de l’unité et défend les réalisations du Front populaire. Deux camps s’affrontent à gauche ceux qui restent pacifistes et ceux qui par antifascisme sont dénoncés comme des bellicistes et « agents de l’étranger ». Gardien du Front populaire, le PCF réactive à l’occasion du 150e anniversaire de la Révolution française en 1939, l’idéal de 1936. Toutefois, il doit se plier au pacte germano-soviétique…

Une boussole ?

Cette période fondatrice marque durablement la vie politique et celle du PCF, qui rencontre définitivement la nation. La presse du parti connaît une embellie : L’Humanité tire parfois à 700 000 exemplaires, sans oublier Regards, ni La Terre lancée en 1937 par Waldeck Rochet. Dorénavant, « L’Internationale » se chante avec « La Marseillaise », le drapeau rouge est associé au drapeau bleu blanc rouge fusionnant l’héritage de la Révolution de 1789-1793 avec celui du mythe d’Octobre 1917.

La Résistance permet de renouer avec l’élan antifasciste et conduit au programme du CNR. Ainsi, il me semble judicieux de penser le Front populaire dans le cadre de chronologies emboîtées, débouchant sur l’élargissement du modèle républicain à la démocratie sociale après la Libération. Cette expérience originale ne doit pas conduire à une certaine nostalgie béate, mais peut rester boussole : une victoire électorale peut être accompagnée par un mouvement social sans précédent qui invite à « changer la vie »…

 

*Jean Vigreux
est professeur d’Histoire contemporaine à l’université de Franche-Comté.
Il vient de publier Le Front Populaire (1934-1938), PUF, Coll. « Que-Sais-Je ? », 2011

 

La Revue du Projet, n° 16, avril 2012
 

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