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Derrière le vote utile, le renoncement à l'exercice de la démocratie, Marion Guenot*

Pour combattre les logiques de vote utile chez les étudiants, reprenons le pouvoir sur nos universités !

Les étudiants communistes de ma génération ont fait leurs armes pendant le mouvement contre le CPE en 2006, qui se caractérise par un mouvement étudiant d'ampleur, massif, et déterminé. Face à cela, le gouvernement se bornait à refuser ce qu'il désignait comme étant « la dictature de la rue », à considérer nos manifestations comme un coup de force face à une majorité silencieuse qui, bien évidemment, approuvait la réforme : « J'entends ceux qui manifestent, mais j'entends surtout ceux qui ne manifestent pas » clamait alors de Villepin. Au quotidien, les étudiants s'entendaient dire, par les forces politiques de droite ou leurs relais médiatiques : « les enfants, bloquer l'entrée de son université, ce n'est pas ça la démocratie. La démocratie, c'est voter pour un président de la République, en espérant qu'il ait la possibilité d'appliquer ce que vous appelez de vos vœux. » La formidable mobilisation des jeunes a eu raison de ces discours et de ce système qui ne laissait alors aucune place à l'expression populaire.

L’université, lieu de citoyenneté : où en est-on ?

 

Lorsque Nicolas Sarkozy a été élu, il s'est attaqué en premier lieu aux universités, avec un double objectif : celui de mettre les universités au service du patronat, mais aussi de mettre durablement à terre le mouvement étudiant, et de tuer son pouvoir historique de sensibilisation de l'opinion publique et de contagion des autres franges du mouvement social. Être étudiant gréviste était tout d'un coup devenu l'affaire des groupuscules extrémistes et donc passible de sanction. Autrefois joyau de la couronne du mouvement social français, le mouvement étudiant a été stigmatisé comme étant l'apanage de privilégiés, et donc devenu profondément impopulaire. La deuxième vague de réformes sur le statut des enseignants-chercheurs est venue renforcer cette dynamique de casse de l'université comme lieu de citoyenneté où se pense la société. Les luttes pour l'indépendance de l'Algérie, contre la guerre en Irak, contre les réformes des retraites ne sont plus qu'un souvenir, et nos universités des lieux de consommation de cours.

C'est donc dans un contexte où l'on restreint l'expression politique et syndicale, où l'on saisit comme prétexte la faible participation aux élections étudiantes, où, en clair, Valérie Pécresse veut « réparer les dégâts de mai 68 » que les logiques de « vote utile » prennent toute leur ampleur. Dans une situation de précarité sans précédent, l'évolution des contenus de formation conditionne le désintérêt des étudiants pour la politique. On ne pouvait donner de terreau plus fertile à l'idée selon laquelle : « peu  importe le candidat et le programme qu'il porte, il faut avant tout faire barrage à l'extrême-droite ». Dans chacune de nos initiatives militantes, de la grève des loyers dans les résidences universitaires de Lille aux difficultés rencontrées pendant la mobilisation contre la réforme des retraites, en passant par nos discussions avec les étudiants, nous voyons que les logiques de vote utile, l'hyperprésidentialisation, l'abstention des jeunes, prennent leurs racines dans la même politique : la casse de tous les espaces de débats. Privés de la moindre possibilité d'avoir une prise sur les politiques en cours ni même sur leur propre avenir, les jeunes et étudiants nourrissent une grande défiance vis-à-vis de la politique. Le « vote utile » est la cerise d'un gâteau composé du découragement de la jeunesse exploitée à se faire entendre, et de l'arrogance des principaux candidats qui s'en revendiquent pour faire l'économie de nous écouter.

Face au vote utile, des armes utiles : nos organisations

 

Pour arracher véritablement les étudiants à l'influence néfaste du « vote utile » donc, il ne suffit pas de leur demander de se ranger derrière un candidat plus petit aux idées meilleures ! Nous avons pris le parti de combattre ce mal à la racine, en combattant pied-à-pied la dépolitisation du milieu étudiant. Au mois de septembre, nous avons lancé notre campagne pour la nationalisation du logement étudiant. Cette campagne qui pose la nécessité de sortir ce besoin fondamental des logiques de marché, qui met le pouvoir étudiant sur le contrôle des loyers au cœur de la réponse à nos besoins fondamentaux, qui a été élaborée collectivement avec tous les étudiants et acteurs qui le souhaitaient, nous a permis de taper juste dès la rentrée universitaire. Il ne nous a fallu que quelques semaines pour recueillir plus de 20 000 signatures, des milliers d'étudiants se rassemblant en comité de résidence, organisant des actions coup de poing devant les CROUS et les agences de location privées sous le mot d'ordre « Ni précarité, Ni charité, des logements pour étudier ! » Quelques semaines plus tard, nous subissions le défaut de paiement des bourses, plongeant les étudiants dans une catastrophe sanitaire et sociale d'ampleur, allant jusqu'à provoquer des suicides. Une fois encore, les étudiants se sont saisis des comités de résidence pour lutter, et exiger que justice soit faite. « Ma bourse attendra ? Le paiement de mon loyer aussi ! » disaient les étudiants mobilisés de Toulouse et Bordeaux, « Pas de bourse : Pas de ticket CROUS ! » clamaient les étudiants lillois, organisant des actions  resto U gratuit . Nous avons ainsi poussé les étudiants à s'exprimer par eux-mêmes, à entrer en lutte pour affirmer qu'ils sont pleinement légitimes pour définir leurs besoins et la manière d'y répondre. C'est ainsi que les députés du Parti communiste et du Parti de Gauche ont répondu à notre appel avec leur projet de loi cadre sur la jeunesse, où figurent les revendications du semestre dernier, pour de vraies qualifications, pour l'accès à la santé, pour la nationalisation du logement étudiant, pour le droit au travail, aux transports. Le gouvernement nous impose la précarité, les étudiants répondent : sécurité d'accès à la formation, assez d'être de la chair à patron, assez de profits sur notre dos !

 

Si la campagne du Front de gauche rencontre un fort succès chez les étudiants, c'est qu'elle permet de poursuivre ce combat. Nous avons pu nous en emparer pleinement pour nous faire entendre plus fort, loin de nous ranger derrière un homme providentiel. Les mobilisations sur le logement étudiant se poursuivent en lien avec la campagne, et dans le cadre de la semaine de la pensée marxiste, nous avons pu organiser des débats avec des intellectuels et enseignants-chercheurs sur tout le territoire, d'Yvon Quiniou à Jean Salem, en passant par Ivan Lavallée et Patrick Tort. Pour combattre les logiques de casse de l'enseignement supérieur en tant que lieu de vie et d'esprit critique, nous n'attendons pas de miracle, et poussons les étudiants à agir par eux-mêmes sur le cours des choses. C'est au fil de la réussite de ces initiatives que les étudiants ont la démonstration concrète que la messe n'est pas dite, et que l'avenir nous appartient pleinement. Bien au delà des élections, notre milieu a envie d'en découdre, il a besoin de repartir à la conquête sociale. De la rue aux urnes, et des urnes à la rue, à la rentrée c'est décidé, on reprend le pouvoir ! 

*Marion Guenot est secrétaire nationale de l’union des étudiants communistes.
 

La Revue du Projet, n° 16, avril 2012

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