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Vote utile, sincérité communiste et ambition populaire, Guillaume Quashie-Vauclin*

I l hésitait, il tortillait, il susurrait…  À présent ça y est ! François Hollande a clairement dégainé sa tapette à mouches préférée : « le vote utile ». De meetings en communiqués, la « dispersion » est désormais l’ennemi n°1 et la tête du premier tour l’objectif prioritaire. On commence même à ressortir du placard le spectre utile de 2002… Et tant pis si le risque de l’élimination de la gauche au second tour est nul grâce au travail accompli (par nous !) contre le FN ! Et tant pis si en 1995 Lionel Jospin, arrivé en tête au premier tour, a été battu au second quand François Mitterrand en 1981 a vécu le scénario exactement inverse… Bref, on touche là au cœur de la bien triste campagne du PS : comme en 2007, la logique est essentiellement négative, anti-sarkozyste. « Tous derrière moi pour renvoyer Sarkozy à Neuilly ! Point barre… ».

Mais comment juger une démocratie où une si grosse ficelle a tant d’efficace ? Rappelons qu’en 2007, c’est sans doute (LH2) la moitié des électeurs de Ségolène Royal qui lui avaient confié leur suffrage par seule logique de « vote utile »… Quelle étrange démocratie où plus de cinq millions de personnes sont amenées à voter contre leurs convictions et leurs intérêts identifiés ! Disons-le tout net : le « vote utile » est un verrou antidémocratique, le sinistre symptôme d’une démocratie dégénérée ; c’est l’encouragement à l’abdication du peuple à prendre en mains son destin, une négation de la démocratie en somme…

 

N’est-il pas temps d’en finir avec cette Ve République et d’en proposer une VIe où chacun, notamment, pourra voter librement grâce au seul scrutin qui le permet, la proportionnelle ?

 

Mais allons plus loin. Communistes, avons-nous, collectivement, quelque responsabilité dans la progression massive du « vote utile » ? Esquissons une triple hypothèse.

 

1) N’avons-nous pas intégré une conception bien fruste de « l’avant-garde », en dépit de nos dénégations rituelles ? Pas un communiste, sans confondre gauche et droite, n’ignore en effet combien terrifiantes sont les politiques menées par les sociaux-démocrates dans le monde ni combien inquiétante est la position de François Hollande sur des sujets aussi centraux que les salaires, la retraite, l’éducation, l’industrie… Pour autant, combien de communistes se refusent à dire simplement ce qu’ils pensent à ceux qu’ils rencontrent ? Avant-garde supérieurement tacticienne, ne nous censurons-nous pas sur le PS, laissant ainsi intacte son auréole progressiste charitablement déposée par les papes médiatiques et les cardinaux de la comm’ ?

 

2) C’est qu’évidemment, et c’est la deuxième dimension de l’hypothèse, « la gauche », dans la population, est souvent perçue comme un bloc indistinct de progrès et quiconque ose élever la voix se trouve vite suspecté de division politicienne au service de la droite. Notre grande qualité d’écoute ne nous mène-t-elle pas souvent à refuser le débat sur ce point et à conforter cette vision populaire mais contestable où PS, PCF et FdG sont tout uns, vision menant tout droit au « vote utile » ?

 

3) Dernière dimension : la grosse déprime des années 1990 ne nous a-t-elle pas fait perdre de vue notre immense ambition transformatrice ? Voulons-nous toujours changer radicalement le monde ? Si tel est le cas, comment ne pas voir qu’est bien insuffisant le maigre objectif de « peser » sur un autre que nous ? Comment ne pas voir que cela renforce nécessairement le « vote utile » puisque, à la fin, l’objectif reste bien que ce soit « l’utile » qui gère ? Communistes, nous voulons changer le monde ! Pour cela, nous voulons donc gagner les élections et gouverner, rendre le pouvoir au peuple et stimuler les luttes, conditions sine qua non d’un progrès social et économique effectif.
Pas d’antisocialisme primaire ; simplement le parti pris de la vérité et de la franchise ; simplement prendre le peuple au sérieux ; simplement donner à voir notre projet singulier. À vrai dire, nous sommes sur le bon chemin, non ?
 

Bien sûr, toutes les causes de l’essor du « vote utile » à gauche ne sont pas internes, tant s’en faut. Mais justement, tous les signaux sont pour nous au vert (ou au rouge si on préfère…) dans la période historique que nous vivons. En avons-nous pris toute la mesure ? Lisons bien les sociologues Guy Michelat et Michel Simon (Le peuple, la crise et la politique, hors-série de La Pensée, 2012) ; ils nous le montrent avec éclat. Oui, les années 1980 sont finies et avec elles l’adhésion de masse au libéralisme triomphant. Oui, la crise a balayé Lehman Brothers et son souffle chamboule encore tous les esprits. Oui, le torrent populaire est là, bouillonnant, et nul ne sait jusqu’où il ira s’il identifie le vecteur politique utile à ses intérêts – et à vrai dire, il commence… Il y a bien deux gros obstacles : l’abstention et le vote utile – deux faces d’une même pièce, celle du renoncement et du silence populaire. À nous, par nos mille actions de les pulvériser. Si nous y parvenons, c’est une tout autre France qui peut surgir ! Oui, soyons sur tous les fronts, guidés par la « boussole de l’esprit de conquête » (Pierre Laurent).

 

L’heure est propice et le poète a toujours raison :
« Ô camarade
On a comme une impatience de printemps » (Jean Ristat). 

*Guillaume Quashie-Vauclin  est coordonnateur de ce dossier.
 

La revue du projet, n° 16, avril 2012

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