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Sexe et genre, Nicole-Claude Mathieu*

Les sociétés humaines, avec une remarquable monotonie, surdéterminent la différenciation biologique en assignant aux deux sexes des fonctions différentes (divisées, séparées et généralement hiérarchisées) dans le corps social en son entier.

On oppose généralement le sexe comme ce qui relève du biologique et le genre (gender en anglais) comme ce qui relève du social. En biologie, la différenciation est l'acquisition de propriétés fonctionnelles différentes par des cellules semblables. La différence est le résultat d’une différenciation. L’étude des sociétés animales, dont celle de nos cousins les autres primates, révèle une extrême variété (allant du plus grand contraste à la quasi similitude) dans la « différence » – l’asymétrie entre femelles et mâles – des caractères sexuels secondaires et des comportements assurant la reproduction, l’élevage des petits et l’acquisition de la nourriture (par ex. Sarah Blaffer Hrdy).L’humanité fait partie des espèces à reproduction sexuée, elle a donc deux « sexes » anatomo-physiologiques qui ont pour seule fonction sa perpétuation physique : la production de nouveaux individus. Toutefois, sa caractéristique, déjà décelable chez les primates supérieurs, est la perte de l’œstrus (coïncidence chez les femelles animales entre excitation sexuelle et période féconde). D’où, pour les femmes, la possibilité de désir et de coït hors risque de grossesse, mais aussi de grossesse hors désir sexuel (le viol, acte social, semble le propre de l’homme).

Surdétermination de la différentiation biologique

 

Les sociétés humaines, avec une remarquable monotonie, surdéterminent la différenciation biologique en assignant aux deux sexes des fonctions différentes (divisées, séparées et généralement hiérarchisées) dans le corps social en son entier. Elles leur appliquent une « grammaire » : un genre (un type) « féminin » est imposé culturellement à la femelle pour en faire une femme sociale, et un genre « masculin » au mâle pour en faire un homme social. Le genre s’exerce matériellement dans deux champs fondamentaux : • la division socio-sexuée du travail et des moyens de production ; • l’organisation sociale du travail de procréation, où les capacités reproductives des femmes sont transformées et le plus souvent exacerbées par diverses interventions sociales (Paola Tabet). Les autres aspects du genre – différenciation du vêtement, des comportements et attitudes physiques et psychologiques, inégalité d'accès aux ressources matérielles (Paola Tabet) et mentales (Nicole-Claude Mathieu), etc. – sont des marques ou des conséquences de cette différenciation sociale de base. Ainsi, l’extension à la quasi totalité de l’expérience humaine de ce qui n’est qu’une différenciation fonctionnelle dans un domaine amène la majorité des êtres humains à penser en termes de différence des sexes, comme division ontologique irréductible où sexe et genre coïncident, chaque sexe-genre étant exclusif de l’autre. Mais la grammaire du genre, idéelle et factuelle, outrepasse parfois « l’évidence » biologique de la bicatégorisation – elle-même d’ailleurs problématique, comme en témoignent la complexité même des mécanismes de la détermination du sexe (Evelyne Peyre et Joëlle Wiels) et les états intersexuels. Certaines sociétés autres qu'occidentales modernes et certains phénomènes marginaux de nos sociétés montrent que ni les définitions du sexe et du genre ni les frontières entre sexes et/ou entre genres ne sont aussi claires. [...]

 

Débats actuels

 

L’actualité sociale, tant conceptuelle que juridique, des catégories de sexe et de genre est la plus manifeste, dans les pays riches, à travers trois débats :

• La « féminisation » du langage. Dans la plupart des langues européennes, à des degrés divers, le genre grammatical est hiérarchique : le masculin représente le général et au pluriel englobe le féminin. La contestation féministe de l’occultation du sexe/genre « femme » a donné lieu très tôt, dans des romans, essais, affiches et aujourd’hui fanzines, à diverses créations : mettre tous les mots au féminin (rare, mais choc ! ), ou prendre un féminin pluriel accentué typographiquement pour désigner un ensemble mixte (StudentInnen, les étudiantEs), ou éviter au maximum les termes permettant d’identifier le sexe, ou trouver un terme « neutre » et universalisant : par exemple le « on » (Monique Wittig) ou en anglais remplacer chairman par chairperson, etc. Au Québec, l’Office de la langue française a édicté il y a vingt ans des recommandations féminisant ou bisexuant des termes : par ex. une professeure, les étudiant-e-s. (Sur les aléas de la commission de féminisation des noms de métiers en France, Anne-Marie Houdebine-Gravaud.) Mais que sous-tend la « féminisation » ? Claire Michard révèle que les signifiants masculin/féminin portent non pas des signifiés symétriques : humain mâle/humain femelle – comme le prétend la linguistique classique parlant de « genre naturel » ou genre « vrai » – mais ceux de : humain/femelle. On peut alors se demander si une sur-sexua(lisa)tion du langage ne bloquera pas toute possibilité d’évolution vers une abolition du genre.

• La « parité » entre femmes et hommes dans la représentation politique est à l’ordre du jour en Europe et certains pays y sont presque parvenus. Les possibilités et surtout les modalités de cette parité sont étroitement dépendantes des traditions politiques. En France, de vifs débats opposent les féministes. Pour toutes, c’est bien le sexe/genre « femmes » qui est minorisé ; mais pour les unes, il faut donc constituer le « sexe » comme catégorie légale de la représentation politique, tandis que d’autres craignent que cela n’entérine l’idée, déjà trop ancrée, d’une nature différente des femmes et des hommes, d’une spécificité sexuée des valeurs, de la pensée et de l’action – alors que la minorisation des femmes est une question de « genre ».

• Des mouvements sociaux tentent depuis peu de contester la prééminence de la différence des sexes dans un domaine qui semblait pourtant sa chasse gardée : la famille, et notamment la question centrale de la filiation et de la « parentalité ». On constate que la famille actuelle n’est plus (à supposer qu’elle l’ait jamais été) constituée de la triade officielle père-mère-enfant(s) : témoins, les familles dites monoparentales (dans la réalité statistique, la mère comme seule présence parentale après abandon, divorce ou viol), les familles reconstituées, les familles d’adoption, les femmes recourant aux procréations artificielles, les lesbiennes et les hommes gays qui sont aussi parents biologiques et/ou désirent adopter. Ceux-ci demandent actuellement l’intégration officielle des « homoparentalités » parmi ces situations plurielles où rien n’empêcherait les enfants d’avoir plus de deux parents, biologiques ou sociaux – ce qui ne fait jamais que rejoindre les multiples formes de la « famille » connues de l’ethnologie.

 

En lien direct avec ces revendications, sont posées des demandes de légalisation des unions de vie entre personnes de même sexe, sous forme de véritable mariage civil ou religieux dans certains pays, ou sous d'autres formes, tel en France le pacs (pacte civil de solidarité). La partie des mouvement homosexuels qui revendique cette légalisation estime lutter contre une discrimination qui n’accorde qu’aux hétérosexuels (mariés ou concubins) la reconnaissance sociale de leur union, avec les avantages de sécurité qu’elle entraîne. Une autre partie des mouvements homosexuels, lesbiens et féministes rappelle que la famille est l’expression de « l’hétérosexisme » qu’ils avaient dénoncé, qu’elle entérine en outre la dépendance des plus faibles socialement, et qu’une autre solution serait la mise en place de droits liés non au couple mais à la personne individuelle.

 

Extrait de Helena Hirata et alii, Dictionnaire critique du féminisme,  PUF, 1999, pp. 191-200. Publié avec l'aimable autorisation de l'auteure. Les références des travaux académiques citées ont été simplifiées pour une meilleure lisibilité. On pourra se reporter à l'édition originale du texte afin de les retrouver.

 

*Nicole-Claude Mathieu est anthropologue, maître de conférences à l'École des hautes études en sciences sociales.

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