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Sortir de la crise : la nécessaire reconquête de l’industrie, Nasser Mansouri-Guilani*

La crise en cours est systémique, multidimensionnelle. À crise de système, solutions systémiques ! La reconquête de l’industrie fait partie intégrante de ces solutions systémiques.

On ne saurait parler de façon abstraite de la reconquête de l’industrie. Il faut tirer des enseignements de la crise et vérifier l’existence du lien entre cette crise et la désindustrialisation.

 

Au regard des évolutions des trois dernières décennies, la désindustrialisation de la France constitue l’un des fondements de cette crise. Depuis 1973, la France a perdu 40 % de ses emplois industriels, sans parler des emplois induits : chaque emploi industriel contribue à créer trois emplois. Aujourd’hui, la valeur ajoutée industrielle ne représente plus que 10 % de la valeur ajoutée totale. La désindustrialisation a été amplifiée durant la crise économique et financière en cours : le niveau actuel de production industrielle est inférieur au niveau de production industrielle en 2007 ; l’emploi industriel a également baissé.

 

En mars 2010, le président de la République affichait pourtant comme objectif l’augmentation de 25 % de la production industrielle entre 2010 et 2015 ! Le problème de la désindustrialisation résulte principalement des choix qui ont été opérés dans ce domaine et du poids de la finance. La logique financière a pénétré les entreprises industrielles, pour lesquelles l’exigence de rentabilité, surtout à court terme, est devenue déterminante, amplifiant la désindustrialisation.

 

Quels objectifs ?

 

Il faut s’interroger sur les buts à atteindre à travers la reconquête de l’industrie. S’agit-il, par exemple, de viser des objectifs mercantilistes ? La reconquête de l’industrie consisterait alors en une augmentation des exportations afin d’avoir un excédent commercial. Dans ce cas, il s’agit d’améliorer la compétitivité de nos entreprises, en réduisant notamment la masse salariale et en renforçant la mise en concurrence des travailleurs. Bien qu’il ne faille pas nier l’existence de la compétition mondiale, il faut se demander si l’on souhaite réellement se placer dans cette perspective, qui conduirait nécessairement à l’abandon de pans entiers d’activités. L’idée d’« entreprises sans usines », chère à Serge Tchuruk, ancien PDG d’Alcatel, a entraîné des dégâts néfastes pour l’emploi et le développement des territoires.

 

Au contraire, la reconquête de l’industrie peut avoir pour objectif de répondre aux besoins économiques et sociaux. Dans cette perspective, la reconquête de l’industrie ne peut s’accompagner d’une nouvelle réduction des salaires, idée avancée par le Medef et soutenue par Nicolas Sarkozy et son gouvernement ; ce qui entraînerait une dévalorisation des emplois industriels. La compétitivité de l’industrie doit plutôt être recherchée sur la base d’une promotion de la recherche, de l’innovation et d’une meilleure qualification des travailleurs. Ce deuxième schéma s’inscrit également dans un développement solidaire des territoires. La reconquête de l’industrie ne saurait ainsi être réalisée en Île-de-France par exemple au détriment de ses régions voisines.

 

Par ailleurs, il est indispensable de faire le lien entre les activités industrielles et les services publics, en termes d’éducation, de formation, de recherche, de santé, d’infrastructures, etc. Il est donc absolument nécessaire de développer les services publics si l’on veut reconquérir l’industrie.

 

Trois raisons justifient la nécessité d’une réindustrialisation.

 

1-L’industrie constitue une source de gains de productivité. La recherche d’une économie plus prospère suppose donc de développer l’industrie.

 

2- Le développement industriel est indispensable à l’augmentation des salaires dans notre pays, car la baisse de l’emploi industriel pèse sur le niveau général des salaires. En effet, d’une manière générale, les emplois industriels sont en moyenne mieux payés et mieux protégés que les autres emplois. La désindustrialisation pèse donc fortement sur l’emploi, les salaires et les conventions collectives.

 

3-La reconquête de l’industrie est souhaitable dans l’optique de réduire les dégâts environnementaux causés par les délocalisations. Ces dernières entraînent en effet des coûts environnementaux importants, mais qui ne sont pas ou peu intégrés dans les coûts de production.

 

Les enjeux de la reconquête de l’industrie

 

Il est tout d’abord nécessaire de valoriser l’industrie et la culture industrielle. En effet, de plus en plus d’ingénieurs sont aujourd’hui engagés par des banques et des compagnies d’assurance, alors que ces derniers sont formés, par définition, pour occuper un emploi industriel. Il faut ainsi créer les conditions d’une revalorisation de ces emplois, en augmentant les salaires par exemple. Ensuite, l’objectif de rentabilité qui domine actuellement l’activité économique entraîne des dégâts environnementaux importants. Ainsi, il est important d’adopter un discours cohérent sur le développement industriel et le développement durable, en montrant que ces enjeux se complètent et ne s’opposent pas. Une deuxième série d’enjeux consiste à remettre en cause les choix politiques opérés en France ces dernières années. Il faut que l’État se dote d’une vision à long terme. De ce point de vue, le Conseil économique, social et environnemental (CESE), ainsi que les CESE régionaux, pourraient jouer un rôle important dans l’élaboration collective d’un projet à long terme pour l’industrie en France. Ce renouveau politique suppose enfin de définir une véritable politique industrielle et de mener une démarche cohérente dans les domaines de la politique énergétique, des services publics, de la formation, de l’éducation, etc. À titre d’exemple, il est incohérent de souhaiter la performance industrielle tout en défendant les privatisations et en réduisant les moyens de l’Éducation nationale et de la recherche publique. Une troisième série d’enjeux porte sur les choix opérés par les entreprises. On ne peut en effet pas reconquérir l’industrie sans revoir la façon dont les entreprises sont aujourd’hui gérées et la logique qui détermine actuellement les choix stratégiques de ces dernières, c’est-à-dire les objectifs de rentabilité financière surtout à court terme. Dans ce cadre, le système bancaire – qui a un rôle important en matière de développement industriel – doit être mieux utilisé. Il convient de créer un pôle financier public. Il est de même possible d’envisager la création d’un système de crédit sélectif et bonifié, pour faciliter le développement industriel. Un livret d’épargne-industrie pourrait également être créé, afin de mobiliser l’épargne des citoyens au service du développement industriel.

L’indispensable démocratie sociale

 

La reconquête industrielle doit nécessairement s’accompagner d’une reconquête des droits sociaux et des droits des travailleurs dans les entreprises. L’instauration d’une véritable démocratie sociale dans les entreprises donnant aux salariés le droit et les moyens d’intervention sur les choix stratégiques, constitue un enjeu fondamental. De même, la puissance publique accordant beaucoup d’argent aux entreprises1, il est nécessaire que les salariés et les élus aient un droit de regard sur la définition des critères et sur l’usage qui est fait de ces aides dans les entreprises.

 

*Nasser Mansouri-Guilani est économiste, directeur du Centre d’études économiques et sociales de la CGT.

 

1)Selon la Cour des comptes, ces aides ont représenté environ 172 milliards en 2009, ce qui représente environ 9 % du PIB de la France.

La Revue du Projet, n° 14, février 2012

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