La revue du projet

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Négawatt 2011, Claude Mounier*

L’accord de principe sur le triptyque sobriété, efficacité et énergies renouvelables recueille sans aucun doute un assentiment très large. Au-delà de ces trois axes, le scénario exclut le nucléaire et l’usage éventuel du procédé de Capture, Séquestration et Stockage du CO2 (CSC) qui pourrait être utile avec un parc électrique mondial où les sources fossiles sont dominantes avec près de 67% dont 40% de charbon.

La sortie du nucléaire est prévue en une vingtaine d'années car c’est une énergie dangereuse : « chaque année supplémentaire de fonctionnement d’un réacteur nucléaire le rend plus dangereux » (p.4, cf. Synthèse). Les réacteurs TMI-2, Tchernobyl-4 ont eu des accidents graves deux ans après la mise en service et plus de 33 ans après pour Fukushima Daichi-1-4. Face au risque de dérèglement climatique, les auteurs concèdent un avantage au nucléaire civil (p. 18) : « il faut faire en sorte que la production nucléaire reste aussi proche que possible du besoin de compléter la production des renouvelables, afin de minimiser le recours au gaz fossile pour assurer la transition et d’éviter un pic non maîtrisé de l’usage de ce dernier ».

Les chiffres de la marginalité

 

L'énergie nucléaire est marginale avec « 3% de la consommation finale d'énergie dans le monde » (p.3) alors que les renouvelables « fournissent d’ores et déjà plus de 13% de la consommation mondiale ».  D'après les chiffres de l'AIE 2009 donnant un peu plus de 13% aux renouvelables, l'hydraulique avec 2,8% est aussi marginale que le nucléaire. Avec moins de 0,6% pour l'éolien et le photovoltaïque, les énergies auxquelles quasiment tout le monde pense en France s'agissant d'énergies renouvelables, elles sont près de cinq fois plus marginales ! L'essentiel des renouvelables provient de la biomasse. La part de celle-ci dans les pays de l'OCDE est de 4% contre 40% pour l'Afrique.

L'horizon des renouvelables...

 

Les auteurs  affirment : « Il n'y a pas d'autre avenir que dans un système énergétique sobre, efficace et basé sur ces énergies de flux. » (p.4). Les énergies renouvelables (hors géothermie), dites énergie de flux (résultant de la consommation du stock d'hydrogène du soleil), représentent un potentiel considérable en durabilité comme en quantité (10 000 fois la consommation mondiale annuelle pour 5 milliards d'années). Le problème de l’accès à l’énergie pour l’humanité est-t-il, par principe, résolu à l’énoncé de ce gisement durable et abondant ?

 

La défiance vis-à-vis de la technique plombe l'axe efficacité

 

Les auteurs ne comptent pas sur les « fées du Progrès », ne font  « aucun pari technologique », ils s’appuient sur « des solutions jugées réalistes et matures, c’est-à-dire dont la faisabilité technique et économique est démontrée même si elles ne sont pas encore très développées au niveau industriel. Un scénario ainsi bâti dessine une trajectoire robuste tout en restant ouverte aux évolutions futures. »( p. 5)  Le caractère mature de certaines technologies utilisées dans le scénario est discutable comme la synthèse du méthane à partir de gaz carbonique CO2.

 

Le bâtiment

 

La rénovation thermique est un point sur lequel l'accord est sans doute large mais il reste à définir les objectifs cibles en termes de consommation et les modalités de financement, surtout s'il y a obligation de rénovation.

La mobilité « apaisée »

 

La mobilité apaisée va jusqu'à la quasi-suppression des vols intérieurs.  Il nous faut réapprendre le sens des distances avec des transports plus lents moins 10 et 20 km/h respectivement sur route et autoroute (présentation orale). Les deux vecteurs énergétiques en support de cette mobilité « apaisée » sont le gaz naturel de véhicule (GNV) dont la biomasse (montant en flèche dans le scénario 2011) serait la pourvoyeuse et l'électricité (transport en commun, véhicules hybrides en milieu urbain). Pourquoi ne pas développer aussi les biocarburants de deuxième et troisième  génération permettant de mieux utiliser la biomasse sans concurrence avec l'alimentation ?

 

Plus de watts dans le secteur électrique

 

La proclamation « 100% négawatt » ne veut pas dire moins de puissance c’est plutôt la multiplication des watts dans le secteur électrique à l’horizon 2050.  Le parc actuel dispose d'une puissance de 123 GW (gigawatt). Avec les négawatts en 2050 il dépasserait probablement les 200 GW sachant que l’éolien et le photovoltaïque (PV) feront respectivement 75 et 80 GW et que l’hydraulique serait à 25 GW. La puissance des moyens thermiques contrôlables à base de bio-gaz et de méthane de synthèse et de gaz naturel fossile devrait être une fraction importante de la puissance intermittente (éolien et PV) (cf. § Réseaux et stockages).  Cette puissance thermique des centrales à méthane fossile ou non fossile n'apparaît pas dans le document de synthèse.   Avec tout ça, il y a une réduction de la production électrique par rapport à aujourd'hui peu vraisemblable compte tenu de l'extension des usages de l'électricité notamment dans le transport.

 

Réseaux et stockages

 

Sur le développement et l'intégration des réseaux de gaz et électriques peu de choses sont dites comme sur les capacités de stockage des gaz : naturel (fossile), méthane de synthèse, hydrogène et voire du CO2. Le méthane de synthèse (méthanation-réaction de Sabatier) permettra de gérer l'intermittence avec « la production sur le réseau d'une trentaine de TWh (térawattheure) de méthane synthétique par an » (p.19). Il n'est pas question, explicitement, de renforcement des réseaux à l'échelle du territoire ni à l'échelle européenne pour gérer l’intermittence.

Le politique

 

Pour mettre en marche la société tout entière vers la transition énergétique, il faut se doter d’institutions et de lois ayant un « poids juridique suffisant pour que  les nombreux intérêts particuliers qui seront inéluctablement bousculés ne puissent pas bloquer ou ralentir un processus qui prendra de toute façon du temps. » Les auteurs préconisent d’inscrire dans la constitution « un droit de tout citoyen à avoir accès à une source d'énergie sûre, respectueuse de l'environnement et à un prix acceptable par la mise en œuvre d'une politique basée sur le développement de la sobriété énergétique, de l'efficacité énergétique et des énergies renouvelables ». 

 

Sobriété à quel prix ?

 

La sobriété s'éclaire d'un nouveau jour celui de coercition par le prix accompagné d'un minimum vital d'énergie.  Appeler sobriété énergétique une démarche dont le principal levier est la contrainte par les prix questionne un des piliers du triptyque ! La sobriété, libre comportement économe de chacun, est à valoriser socialement mais les économies seront plus difficiles à appréhender et beaucoup plus fragiles que celles provenant de  l'efficacité énergétique.

 

Service public, un oubli ?

 

Entreprise publique, service public, pôle public de l'énergie sont absents du scénario : « Rendre le pouvoir aux territoires par une nouvelle étape de décentralisation autour de la gestion locale de l’énergie et de la recherche de l’autonomie énergétique. » Les auteurs s'accommodent donc probablement de la libéralisation des marchés de l'énergie sans doute un moyen d'aller vers une régionalisation de la gestion de l'énergie avec des opérateurs privés dont les activités de marché seraient soutenues par la puissance publique : «  Assurer le développement des énergies renouvelables, dont le caractère d’intérêt général doit être reconnu par la loi et fonder en droit les dispositifs de toutes natures en amont (soutien à la recherche et au marché) et en aval (coordination et décentralisation de la gestion des réseaux énergétiques). » (page 27)

 

Le scénario négawatt 2011 apporte sa pierre au grand débat national sur la politique énergétique de la France. Ce travail, sincère, des auteurs du scénario tranche avec l'accord électoral qui a fait la une ces derniers mois, laissant nos concitoyens spectateurs des orientations politiques dans ce domaine.

 

*Claude Mounier a assisté à la présentation de négawatt le 30 octobre 2011. Il décrypte la dernière version de ce scénario très médiatisé.

 

La Revue du Projet, n° 13, janvier 2012

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