La revue du projet

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Le parti socialiste dissous dans les institutions de la Ve République ? Rémi Lefebvre*

Longtemps hostiles aux institutions de la Ve République et à leur logique présidentialiste, les socialistes les ont aujourd’hui pleinement acceptées et intériorisées jusque dans leur fonctionnement interne.

Le socialisme a, au cours de son histoire, longtemps cultivé une forme d’extériorité à l’égard du système politique et des règles du jeu de la démocratie représentative. La SFIO est un parti de classes, issu de la matrice marxiste, à vocation révolutionnaire qui cherche à mettre en cause non seulement le système économique et social mais aussi politique et institutionnel (même si sa pratique de fait fut très tôt réformiste). Léon Blum distingue dans les années 1930 conquête et exercice du pouvoir. Dans la culture socialiste (parlementaire et centré sur le collectif) a longtemps perduré une méfiance à l’égard de l’électoralisme, du pouvoir et tout particulièrement du pouvoir personnel. L’élu socialiste tire avant tout son pouvoir du mandat que le parti lui a confié et non de ses caractéristiques personnelles ou de son capital politique individuel. Les socialistes récusent la personnalisation du pouvoir politique. Longtemps hostiles aux institutions de la Ve République et à leur logique présidentialiste, les socialistes les ont aujourd’hui pleinement acceptées et intériorisées jusque dans leur fonctionnement interne. Devenu parti de gouvernement dominant à gauche, le PS est pleinement intégré dans le système politique français. Deux évènements récents en témoignent : l’adoption des primaires ouvertes qui consacre la présidentialisation du parti et la conquête du Sénat, produit d’une implantation locale sans précédent historique. Le PS est devenu un parti de notables qui joue pleinement le jeu présidentiel.

Les primaires, consécration de la présidentialisation

 

­­Les socialistes ont longtemps été hostiles à l’élection présidentielle, marque de l’affirmation d’un pouvoir personnel. Guy Mollet a cherché dans les années 1960 à démonétiser l’élection présidentielle au suffrage universel direct. François Mitterrand, critique à l’égard des institutions (il est l’auteur du Coup d’état permanent, réquisitoire contre le présidentialisme) adopte une autre stratégie. Comprenant la centralité de cette nouvelle règle du jeu, il en fait un levier de l’union de la gauche et la met au centre de sa stratégie de conquête du pouvoir. Mais les logiques d’opinion sont encore tempérées par le poids du parti. Alors que les sondages sont plus favorables à Michel Rocard, François Mitterrand est désigné candidat en 1981.

Loin de remettre en cause le pouvoir présidentiel, François Mitterrand le consacre à partir de 1981. Le jeu partisan se présidentialise fortement après 1988 : le trophée présidentiel structure la concurrence interne et tend à surdéterminer l’ensemble des enjeux intra-partisans. L’équilibre partisan se présidentialise. Les courants deviennent des « écuries » présidentielles, autour de Laurent Fabius, Lionel Jospin, Michel Rocard notamment, et plus généralement des machines à répartir des postes (des sections aux ministères). Pour autant, la maîtrise du parti  sur laquelle est centrée la lutte entre courants est toujours pensée comme un enjeu présidentiel essentiel assurant la candidature. Les courants structurent toujours le jeu interne, même s’il apparaît largement désidéologisé. Revenus au pouvoir en 1997, les socialistes renforcent la logique présidentielle (adoption du quinquennat et inversion du calendrier présidentiel).

 L’élection présidentielle est devenue l’alpha et l’omega du système politique. La vie démocratique s’organise autour de la conquête du trophée présidentiel qui structure les stratégies personnelles, les fonctionnements organisationnels, les cadrages médiatiques. Les socialistes ont largement contribué à ce phénomène. L’adoption en 2008 du principe des primaires ouvertes consacre cette personnalisation du débat public. Le « fait présidentiel », jugé intangible, est avalisé par les socialistes comme l’horizon indépassable de la démocratie, à l’instar de l’économie de marché. En alignant le fonctionnement interne sur les règles du jeu institutionnel, le PS s’interdit de tempérer la logique présidentialiste qui est comme redoublée. A l’élection présidentielle les socialistes ont ajouté un scrutin de présélection qui renforce ses effets. La présidence de la République est plus que jamais le Graal des dirigeants socialistes. Il surdétermine les logiques de la concurrence interne. Comme en témoigne le projet voté en mai 2011, les socialistes ont progressivement abandonné toute lecture critique des institutions qui « pensent » désormais à leur place (l’expression est de Paul Alliès). En organisant les primaires et en légitimant cette personnalisation, le PS rend improbable, s’il retrouve le pouvoir, une transformation de l’institution présidentielle. Comment remettre en cause la centralité d’un pouvoir que l’on a pleinement intériorisé dans son fonctionnement organisationnel ? L’idée que le candidat fait l’élection prend le pas sur la construction idéologique d’une offre politique. La temporalité des primaires est celle d’un rassemblement ponctuel autour d’un candidat. Ce modèle politique s’oppose à une vision du parti comme construction d’un point de vue collectif, adossée à une vision du monde, visant à inscrire les valeurs de gauche durablement dans la société. A une rhétorique partisane de la mobilisation et de la conviction se substitue une esthétique de la séduction où domine la mise en avant du style personnel. L’évolution n’est certes pas nouvelle mais les primaires, nouveau feuilleton « démocratique », ne font que la renforcer.

Le PS, parti d’élus locaux

 

­­Si le parti socialiste remporte l’élection présidentielle de 2012, il s’appuiera sur une étendue de pouvoirs sans précédent sur le plan historique. La conquête du Sénat en 2011 est le produit de dix ans de victoires locales aux élections municipales, régionales et cantonales. Le PS est majoritaire dans la France urbaine, il dirige la quasi-totalité des conseils régionaux et 60% des conseils généraux. Seules trois grandes villes échappent à sa domination locale (Marseille, Bordeaux et Nice). Le PS est devenu une machine électorale performante sur le plan local, où les intérêts des professionnels de la politique sont devenus dominants. Depuis 2002, la gauche se trouve dans une situation paradoxale. Affaiblie nationalement, écartée de la sphère du pouvoir central, elle n’a jamais autant prospéré localement. Le PS et les Verts ont accru de manière considérable leurs nombres d’élus dont les pouvoirs ont été renforcés avec la décentralisation. La « logique des élections intermédiaires » qui pénalise aujourd’hui les gouvernements de droite en place profite à la gauche. En rééquilibrant localement le partage du pouvoir, elle assure une rente de situation aux partis de gauche qui font ainsi vivre des milliers de professionnels de la politique dont les logiques de carrière pèsent en retour sur les stratégies partisanes. La gauche se structure ainsi de plus en plus par rapport à cette spécificité française institutionnelle : le nombre considérable de mandats électifs liés à l’empilement des collectivités locales. C’est d’ailleurs ce marché des postes électoraux que Nicolas Sarkozy cherche à tarir avec la réforme des collectivités locales. La création du mandat de « conseiller territorial » doit permettre de réduire le nombre de postes de conseillers régionaux et cantonaux de 6000 à 3500.

Jamais le PS n’a compté autant d’élus. Mais le pouvoir local pour quoi faire au juste? Ces bases locales n’apparaissent pas aujourd’hui comme des leviers de politisation. Les contours du « socialisme municipal » apparaissent aujourd’hui particulièrement flous. Le local, pourtant doté de marges de manœuvre réelles avec la décentralisation, malgré le désengagement de l’Etat, n’apparaît plus comme un levier de transformation sociale (comme ce fut le cas dans les années 70). On se défend de « faire de la politique » au niveau local, pensé comme relevant essentiellement de la gestion. Le programme socialiste municipal de 2007 n’était qu’une vague déclaration de principes qui n’inspira que secondairement les candidats locaux. L’apolitisme tient souvent lieu de projet dans le discours d’élus qui cherchent avant tout à conforter leur implantation et répugnent à tout marquage partisan trop net de leur action. La dépolitisation du discours local n’est au total que l’envers de la notabilisation du parti. La « proximité » tient lieu de projet. La professionnalisation du PS ne renvoie pas à ses seuls élus. Elle « travaille » aussi le militantisme. Les intérêts professionnels et militants se confondent souvent. De nombreux militants dépendent très directement (professionnellement la plupart du temps) des élus en raison de la transformation de la fonction publique locale, de la multiplication des structures de cabinet à tous les niveaux des collectivités locales et des structures dépendant du parti. La place numérique et stratégique occupée par les professionnels de la politique dans le PS, croissante depuis une vingtaine d’années en a bouleversé progressivement l’économie interne et l’économie morale. Les intérêts électoraux sont devenus prépondérants à tous les niveaux du parti, ce qui cantonne les tâches d’élaboration programmatique et le travail militant le plus quotidien (en dehors des phases de mobilisation électorale) au plus bas de l’échelle des pratiques. Le PS se rétracte sur ses réseaux d’élus alors que se décomposent ses liens avec le monde du travail, les catégories populaires, les enseignants, les intellectuels, les associations, les syndicats… De plus en plus replié sur ses jeux et enjeux propres, le PS est devenu un entre soi de professionnels de la politique en apesanteur sociale. Présidentialisation de l’organisation et professionnalisation des élus ont donc transformé en profondeur le parti socialiste qui ne se pense plus comme un outil de transformation sociale.

Rémi Lefebvre Les primaires socialistes. La fin du parti militant, Raisons d’agir, 2011.

 

Rémi Lefebvre, Frédéric Sawicki, La société des socialistes, éditions du Croquant, 2006.

*Rémi Lefebvre est professeur de science politique à l’université de Lille 2.

 

La Revue du Projet, n° 11, octobre-novembre 2011

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