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La question du pouvoir, Florian Gulli et Aurélien Aramini

Toute l’histoire des pays de parlementarisme bourgeois et aussi, dans une large mesure, des pays bourgeois constitutionnels montre que les changements de ministres ont fort peu d’importance, tout le travail réel d’administration étant confié à une immense armée de fonctionnaires. Or cette armée est profondément imbue d’un esprit antidémocratique, rattachée par des milliers et des millions de liens aux grands propriétaires fonciers et à la bourgeoisie dont elle dépend de toutes les manières. Cette armée baigne dans une atmosphère de rapports bourgeois, qui est la seule qu’elle respire ; momifiée, encroûtée, figée, elle n’a pas la force de s’arracher à cette ambiance ; elle ne peut changer sa façon de penser, de sentir et d’agir. Elle est enchaînée par un système de hiérarchie, par certains privilèges attachés au « service de l’État » ; quant à ses cadres supérieurs, ils sont complètement asservis, par l’intermédiaire des actions et des banques, au capital financier dont ils sont eux-mêmes, dans une certaine mesure, les agents, dont ils défendent les intérêts et propagent l’influence.

Tenter d’effectuer, au moyen de cet appareil d’État, des réformes telles que l’abolition sans indemnité de la grande propriété foncière ou le monopole des céréales, etc., c’est s’illusionner au plus haut point, c’est se tromper soi-même et tromper le peuple. Cet appareil peut servir une bourgeoisie républicaine en instituant une république qui est une « monarchie sans monarque », comme la IIIe République en France, mais il est absolument incapable d’appliquer des réformes, ne disons pas abolissant, mais même rognant ou limitant effectivement les droits du capital, les droits de la  “sacro-sainte propriété privée” ». […]

Or un des grands mérites des Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans, c’est qu’ils représentent un nouveau type de l’appareil d’État, infiniment supérieur, incomparablement plus démocratique. Les socialistes-révolutionnaires1 et les mencheviks ont fait le possible et l’impossible pour transformer les Soviets (surtout celui de Petrograd et le Soviet de Russie, c’est-à-dire le Comité exécutif central) en de purs moulins à paroles, occupés, sous couleur de « contrôle », à voter des résolutions et des vœux impuissants, dont le gouvernement remettait, avec le sourire le plus poli et le plus aimable, la réalisation aux calendes grecques. Mais il a suffi de la « brise fraîche » du kornilovisme2, qui promettait un bel orage, pour que l’atmosphère au Soviet se trouvât temporairement purifiée de tous ses miasmes et que l’initiative des masses révolutionnaires commençât à se manifester comme quelque chose de grand, de puissant, d’invincible.

Que cet exemple historique soit une leçon pour tous les hommes de peu de foi. Qu’ils aient honte, ceux qui disent : « Nous n’avons pas d’appareil susceptible de remplacer l’ancien, qui tend inévitablement à défendre la bourgeoisie. » Car cet appareil existe : ce sont les Soviets. Ne redoutez pas l’initiative et l’action indépendante des masses, faites confiance aux organisations révolutionnaires des masses, et vous verrez les ouvriers et les paysans déployer dans tous les domaines de la vie publique la force, la grandeur, l’invincibilité dont ils ont fait preuve lorsqu’ils se sont unis et se sont dressés contre le coup de force de Kornilov.
 

Lénine, « Une des questions fondamentales de la révolution » (1917), Œuvres complètes, tome 25, Éditions sociales, Paris, 

Éditions du progrès, Moscou, 1960, p. 401-402.

 

Dans une république démocratique, le peuple est censé détenir le pouvoir politique. Le gouvernement est à son service. Ainsi, « ministre » vient du latin minus, serviteur. Évidemment cette représentation est naïve ; bien souvent, sitôt l’élection passée, le gouvernement détient seul le pouvoir d’État. Néanmoins, pour Lénine, cette idée est encore largement illusoire. Le gouvernement n’est pas le lieu réel du pouvoir d’État. Les ministres sont en réalité subordonnés à « l’immense armée de fonctionnaires » qui constituent l’appareil d’État.

 

Briser l’appareil d’État bourgeois

« Le problème fondamental de toute révolution est celui de l’État », écrit Lénine dans L’État et la révolution (1917). S’interroger sur l’État implique de savoir « qui » détient le pouvoir au sein de l’État. Or, contrairement à une vision naïve, le pouvoir n’appartient pas aux « ministres » et encore moins au peuple dans l’État « démocratique » bourgeois. Faute de savoir « où est le pouvoir véritable », certains socialistes – tels les « socialistes de gouvernement » comme Louis Blanc, en 1848, au sein du gouvernement provisoire de l’éphémère Deuxième République en France – ont voulu transformer la société « par le haut », parce qu’ils croyaient, à tort, que le pouvoir d’État est entre les mains du « gouvernement ».

C’est, aux yeux de Lénine, l’erreur fondamentale de nombreux socialistes, dont Kautsky, le « pape de la social-démocratie » allemande. Ils envisagent de « s’emparer » par les urnes de l’appareil d’État pour faire triompher le socialisme. Or, même lorsqu’ils sont « aux commandes », les ministres ne sont pas les détenteurs effectifs du pouvoir étatique. L’administration de la société, tout comme le maintien de l’ordre, relève en réalité d’« une immense armée de fonctionnaires ».

Cette administration est l’obstacle principal empêchant toute réforme. L’État n’est pas une machine que l’on conduit à sa guise. Les fonctionnaires ne sont pas des gestionnaires, obéissant docilement aux ordres des ministres. Ils ont une façon « de penser, de sentir et d’agir » qui fait corps avec l’exploitation bourgeoise des masses et la domination impérialiste. Lénine insistera sur l’idée que l’État peut changer de forme (l’État esclavagiste ou la république) tout en demeurant « une machine qui permet à une classe d’en opprimer une autre, une machine destinée à maintenir dans la sujétion d’une classe toutes les autres classes qui en dépendent3 ». Si l’État « démocratique » bourgeois représente un progrès vis-à-vis de l’État féodal du tsarisme, notamment parce qu’il reconnaît aux citoyens un certain nombre de libertés, il n’en reste pas moins une machine destinée à maintenir la bourgeoisie au pouvoir. Dans ce cadre, il est impensable « d’appliquer des réformes, ne disons pas abolissant, mais même rognant ou limitant effectivement les droits du capital, les droits de la « sacro-sainte propriété privée ».

Pourquoi l’armée de fonctionnaires de l’appareil d’État bourgeois est-elle incapable d’avancer dans la voie du socialisme ? Il y a d’abord des raisons idéologiques : elle a été formée intel­lec­tuellement dans les grandes écoles de l’État bourgeois ; elle a acquis les réflexes intellectuels qui sont ceux des exploiteurs. Il y a aussi des raisons économiques. L’administration est soumise à l’oligarchie financière : « L’État n’est pas une entité en dehors ou au-dessus des classes. » Les institutions politiques – et les hauts fonctionnaires – sont sous la dépendance de l’oligarchie financière auprès de laquelle les États impérialistes s’endettent. La haute administration est totalement asservie au capitalisme financier. Ainsi, l’appareil d’État bourgeois ne saurait être la forme d’État adéquate pour mener une politique révolutionnaire. Bien au contraire, il constitue un obstacle à toute tentative de remise en cause de l’exploitation des masses par la bourgeoisie. Pour transformer la société, il faut donc démolir cette forme d’État pour la remplacer par une autre forme d’État.

 

Marxisme et anarchisme

Mais en se fixant un tel objectif – briser l’appareil d’État bourgeois –, Lénine n’adopte-t-il pas une posi­tion anarchiste ? Dans L’État et la révolution, Lénine distingue soigneusement marxisme et anarchisme. L’un et l’autre partagent en effet une même visée : la suppression de l’État. Pour les anarchistes, la suppression de l’État est un objectif politique immédiat ; l’État doit s’effacer du jour au lendemain. Pour Lénine, il s’agit d’un horizon lointain, d’un processus progressif, que la formule « dépérissement de l’État » exprime bien. Pour parvenir à ce terme, il faut avoir instauré le socialisme, avoir supprimé les classes, c’est-à-dire avoir mis fin aux rapports de domination qui rendaient l’État nécessaire. Pendant toute la longue phase de transition, un appareil d’État demeure toutefois nécessaire pour faire échec aux tentatives de restauration de l’ordre ancien. Donc, détruire l’appareil d’État bourgeois ne signifie pas, aux yeux de Lénine, se priver de toute machinerie d’État, à la manière des anarchistes. Il faut, en même temps que l’on brise la vieille machine d’État, en faire advenir une nouvelle, favorable cette fois aux avancées révolutionnaires.

Mais où trouver ce nouvel appareil d’État ? Et quelle forme devra-t-il prendre ? Que répondre aux sceptiques qui affirment : « Nous n’avons pas d’appareil d’État susceptible de remplacer l’ancien, qui tend inévitablement à défendre la bourgeoisie » ?

 

Tout le pouvoir aux soviets !

Ce n’est pas au parti ou aux intellectuels d’inventer les formes politiques de demain. Les masses sont créatrices du nouvel ordre social. « Le grand péché des chefs socialistes-révolutionnaires et mencheviques, écrit Lénine, est de n’avoir pas confiance dans les masses, de redouter leur initiative, leur action indépendante, de trembler devant leur énergie révolutionnaire au lieu de l’appuyer entièrement et sans réserve. » On est loin de l’image fausse d’un Lénine se méfiant des masses et voulant substituer à leur initiative celle du parti. Déjà en 1905, lors de la première révolution russe, Lénine faisait montre d’un tel enthousiasme à l’égard de la créativité populaire.

Les masses se sont donc donné des or­ganisations : les « soviets4 ». Mais si les masses créent spontanément des organisations, celles-ci demeurent relativement indéterminées quant à leurs fonctions. Les soviets doivent-ils être subordonnés au gouvernement ? Autrement dit, selon Lénine, doivent-ils être « de purs moulins à paroles, occupés, sous couleur de ‘‘contrôle’’, à voter des résolutions et des vœux impuissants, dont le gouvernement [remet], avec le sourire le plus poli et le plus aimable, la réalisation aux calendes grec­ques ». Ou les soviets doivent-ils être plus que cela, à savoir les bases d’une nouvelle organisation d’État ?

Pour Lénine, les soviets peuvent devenir « un nouveau type de l’appareil d’État ». Ils se sont déjà montrés capables d’organiser la défense de la révolution en armant les ouvriers de Petrograd lors de la tentative de putsch du général Kornilov de septembre  1917. Ce faisant, les soviets ont commencé d’administrer un pays comme le ferait un appareil d’État. Le fameux mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux soviets ! » ne signifie pas : envoyer des représentants du soviet dans un gouvernement entre les mains de l’ancien appareil d’État. Il signifie plutôt : briser le vieil appareil d’État et s’en donner un nouveau, acquis à la révolution.

« Une des questions fondamentales de la révolution » est écrit en septembre 1917. Lénine rédige au même moment, L’État et la révolution, qui place aussi en son centre la question de l’État et de l’attitude que les socialistes doivent adopter à son égard. En juillet de cette année, un gouvernement à majorité socialiste est constitué, avec à sa tête le socialiste-révolutionnaire Kerenski. Pour Lénine, ce gouvernement est « populaire, démocratique, révolutionnaire », mais seulement en paroles. En conservant l’appareil d’État de l’ancien régime, foncièrement hostile au changement, il se condamne à l’impuissance.

 

1. Les socialistes-révolutionnaires sont les membres du Parti socialiste révolutionnaire. Ils s'appuient sur la paysannerie plutôt que sur le prolétariat. 

2. Lénine désigne par ce terme 

le mouvement contre-révolutionnaire du général russe Lavr Kornilov (1870-1918) qui prit la tête d’une tentative de coup d’État militaire à la fin 

de l’été 1917.

3. Conférence « De l’État », prononcée le 11 juillet 1919 

à l'université Sverdlov.

4. Concernant les « soviets » en 1905, voir rubrique « Dans le texte » « Tactique en temps de crise révolutionnaire », La Revue du projet, n° 61, novembre 2016.

 

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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