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Genre, violence et espace, Corinne Luxembourg

Quand les sciences sociales interrogent l’invisibilité des femmes dans les quartiers dits « sensibles ».

Les études ayant porté sur le rapport des femmes à la ville ont relevé l’injonction faite à certains déplacements féminins à être motivés par un objectif précis. La persistance d’une division sexuée – espaces productifs versus espaces reproductifs – et de formes de ségrégation genrée subtiles a été décrite au-delà de la plus grande égalité entre hommes et femmes (acquise notamment par le biais de l’émergence du travail féminin) et de ses incidences sur un partage plus équitable de l’espace public entre les sexes. Dans certains textes comme ceux de Jacqueline Coutras, ces assignations faites aux femmes sont analysées comme étant le fruit du désarroi d’hommes démunis face à leur condition sociale, dans le contexte de la « crise urbaine », liée à la désindustrialisation et à des pertes d’emplois conséquentes, et luttant en retour pour l’appropriation de l’espace public. Dans les écrits de Laurence Buffet, ces assignations sont analysées au prisme de la plus grande largesse ou indulgence parentale pour les sorties des fils. Son étude des modalités d’appropriation de l’espace urbain en périphérie parisienne se concentre ainsi sur la période de l’adolescence et sur les interactions intergénérationnelles entre parents et enfants au regard de la mobilité. La description des stratégies des adolescentes pour contourner l’interdit de sortie renvoie bien souvent aux rôles sociaux de sexe : surveillance des petits de la fratrie au parc, prétexte de courses de consommation ou encore maintien dans le flou des agendas scolaires ou de la nature de leurs fréquentations. Parmi ces stratégies d’évitement d’une forme de contrôle social favorisée par l’architecture cloisonnée du quartier d’étude, on relèvera le leurre qui consiste à « tourner » dans le quartier pour donner l’impression de se diriger vers un lieu précis. Ce leurre de mobilité pour avoir accès à l’espace public extérieur renforce l’hypothèse d’une stigmatisation de la présence féminine dans l’espace public de certains quartiers, si celle-ci n’est pas légitimée par un objectif précis. On voit là que les assignations spatiales et genrées ne sont pas uniquement le fait de « peurs sexuées » (sorte d’euphémisme de la peur de l’agression sexuelle chez Marylène Lieber), mais bien de rapports sociaux et spatiaux complexes qui reposent sur un ordre sexué et situé.

 

Enquêtes articulant genre, violence et rapport à l’espace

La combinaison du genre, des violences et du rapport à l’espace public a fait l’objet de quelques travaux en France, essentiellement autour de Marylène Lieber. Ces trois aspects sont mobilisés au prisme de l’élaboration et de l’implémentation des politiques publiques en matière de sécurité à l’attention des femmes. Les « peurs urbaines » font l’objet d’une catégorisation chez Marylène Lieber qui oppose la « peur sexuée » à la « peur préoccupation ». La « peur préoccupation » des hommes et des femmes concerne un type de lieu donné et est alimentée par des discours sécuritaires ambiants. La « peur sexuée » consiste quant à elle en une vulnérabilité liée à l’identité sexuée et serait un phénomène exclusivement féminin ne connaissant aucun pendant masculin.

 

Apports et limites des travaux existant sur l’articulation genre, violence et rapport à l’espace

Les objets que sont le genre, la violence et le rapport à l’espace sont rarement mobilisés conjointement. Quand ils le sont, ils souffrent d’une restriction de l’analyse au seul cas des femmes ou à celui des hommes, sans croisement (excepté l’enquête « Virage »). Certains ne revendiquent pas d’approche genrée, mais étudient essentiellement ou exclusivement les jeunes hommes. D’autres traitent du rapport des femmes à la ville, mais toujours hors quartiers ségrégués. Quand le rapport à l’espace des femmes en quartiers ségrégués est évoqué, il ne l’est que furtivement ou sans validation empirique.

D’autres enquêtes affichent un intérêt pour le prisme du genre dans le rapport à l’espace ou à la violence, mais ne prennent que les femmes en compte. On constate également dans certains cas une entrée biaisée qui s’appuie, par exemple, sur des présupposés non vérifiés concernant une catégorie de sexe : les hommes ne semblent, par exemple, pas pouvoir subir d’assignations spatiales dans l’étude de Laurence Buffet. Cette réduction du genre à un seul sexe – comme par effet de synecdoque – amène aussi Guy Di Méo à des résultats concernant les hommes sur la base de son échantillon exclusivement féminin. On notera enfin que le « biais », qui semble relativement répandu, consistant à faire porter les études de genre uniquement sur les femmes concerne également la recherche germanophone : le dépouillement de dix-neuf revues représentatives de la recherche en géographie (Allemagne, Autriche, Suisse germanophone) de 1978 à 2004 a montré qu’aucun travail universitaire portant sur les rapports sociaux de sexe n’avait concerné les hommes.

 

Plaidoyer pour l’analyse concomitante de femmes et d’hommes dans une même unité d’espace

Les sciences sociales ont longtemps confondu la situation particulière des hommes et le cas général, en omettant de considérer le cas des femmes. L’émergence progressive, à partir des années 1970, d’une sociologie considérant les catégories sexuées puis le genre a changé la donne. Malgré cela, et bien que la majorité des travaux sus-évoqués prennent le parti d’une approche genrée, on ne peut que constater le déséquilibre qui les traverse souvent en termes de représentation hommes et femmes. Le genre n’étant pas qu’une affaire de femmes, il apparaît indispensable d’articuler les usages quotidiens de l’espace à la fois des hommes et femmes pour matérialiser les rapports sociaux de sexe qui 

traversent les quartiers retenus et questionner leur incidence sur les représentations genrées et racialisées de la violence qui leur sont associées. Ce faisant, il s’agirait également de décloisonner l’étude de la violence en se détachant d’une bipartition espace domestique (violence dont la femme est victime) versus espace public (violence de rue, fruit d’une interaction entre hommes). Les résultats de l’enquête  « Cadre de vie et sécurité »  (2007) incitent en effet à étudier la porosité des espaces privé et public, puisqu’elle montre que, si les hommes sont effectivement plus souvent victimes de violence en dehors de leur domicile (80 % des cas contre 62 % pour les femmes), les agressions subies par les femmes dans l’espace public sont le plus souvent le fait d’agresseurs issus de leur entourage (62 % des cas pour les femmes, 40 % pour les hommes). n

 

*Corinne Luxembourg est responsable de la rubrique Production de territoires.

Extrait de l’ouvrage collectif La Ville : quel genre ?, coordonné par Emmanuelle Faure, Edna Hernandez-Gonzalez et Corinne Luxembourg, publié aux éditions du Temps des Cerises, 2017.

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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