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1282. « Mort aux Français ! », Par Florian Mazel*

La révolte des « Vêpres siciliennes »  a mis un terme sanglant à l’aventure  engagée près de vingt ans plus tôt par Charles d’Anjou, pour tenter de bâtir un empire méditerranéen aussi démesuré qu’éphémère.

 

Le lundi de Pâques 1282, lors d’une fête qui réunissait les habitants de Palerme à l’occasion d’un pèlerinage, une rixe éclata entre des officiers français au service de Charles d’Anjou et des jeunes gens de la noblesse locale. L’échauffourée dégénéra et tourna au massacre de tous les Français et des Provençaux résidant dans la ville, au cri de « Mort aux Français ! ». Le massacre fit plusieurs centaines de victimes et s’étendit à l’arrière-pays, gagnant peu à peu l’ensemble des cités et communautés de Sicile. Messine fut la dernière à tomber. Le 7 mai, le pape promulgua une bulle sommant les rebelles de se soumettre à leur souverain, Charles d’Anjou, qui était roi de Sicile en vertu de l’investiture pontificale. Les Siciliens refusèrent d’obéir et se tournèrent vers le roi d’Aragon, Pierre III, considéré comme l’héritier légitime des anciens rois en raison de son mariage avec Constance de Hohenstaufen. Après une escale en Tunisie, Pierre III débarqua à Trapani et fut proclamé roi à Palerme le 4 septembre. La révolte des « Vêpres siciliennes » – la formule apparut à la Renaissance – mettait ainsi un terme sanglant à l’aventure hors du commun engagée près de vingt ans plus tôt, par laquelle le dernier frère de saint Louis avait tenté de bâtir un empire méditerranéen, qui fut aussi démesuré qu’éphémère.

 

Les élans de domination de Charles d’Anjou brisés

En 1265, en effet, la papauté avait choisi un prince capétien, Charles, comte d’Anjou et du Maine, comte de Provence et Forcalquier du chef de son épouse, comme champion contre les successeurs de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen, lequel avait également hérité de sa mère le royaume normand de Sicile, placé sous la suzeraineté du pape. Au cours de deux campagnes militaires érigées par le pape au rang de croisades, Charles d’Anjou avait mis fin à la lignée des Hohenstaufen, qui s’opposait à la papauté depuis le XIIe siècle. Une fois couronné et bénéficiant de l’appui de la royauté française et de l’Église romaine, il se lança dans une vaste politique expansionniste. Il commença par établir son hégémonie sur l’Italie, conquérant le Piémont, soutenant le parti pontifical dans les cités d’Italie du nord et du centre, satellisant la Sardaigne. Il soumit ensuite le sultan de Tunis, acquit des droits en Terre sainte et obtint le titre de roi de Jérusalem. Il s’empara encore du Péloponnèse et de l’Albanie. En 1281, l’accession au trône de Pierre d’un Français, Martin IV, dévoué à la cause angevine, ainsi qu’une alliance avec Venise lui permettaient d’envisager une ultime entreprise : la conquête de Constantinople et des derniers vestiges de l’Empire byzantin. En incendiant la flotte rassemblée à Messine et en ébranlant le cœur de la domination angevine, la révolte des Vêpres brisa net cet élan.

Les facteurs du soulèvement sont multiples. En dépit du soutien du pape, la légitimité de Charles d’Anjou demeurait mal assurée. La conquête avait été brutale, d’autant qu’à la suite d’une première révolte en 1268-1269 une sévère répression s’était abattue sur la société insulaire. La domination angevine prit alors une véritable dimension coloniale, combinant l’épuration de l’aristocratie locale, la mise en place d’une administration centralisée rigoureuse, l’accroissement de la pression fiscale, enfin le transfert de la capitale de Palerme à Naples. Les historiens discutent encore du rôle joué par la diplomatie aragonaise. Dès la fin des années 1280, une chronique érigeait en héros Giovanni da Procida, un exilé devenu le chancelier du roi d’Aragon, dont elle faisait le maître d’œuvre d’un véritable complot. Il est assuré que la cour aragonaise avait noué une alliance avec le nouvel empereur germanique, Rodolphe de Habsbourg, ainsi qu’avec l’empereur de Byzance. On sait qu’elle entretenait une correspondance secrète avec des membres de l’aristocratie sicilienne. Mais il reste impossible de lui attribuer un rôle moteur dans le soulèvement. Si complot il y eut, il fut d’origine insulaire. D’ailleurs les insurgés adoptèrent d’abord la forme d’organisation politique qui avait cours dans les villes d’Italie centro-septentrionale, à savoir la commune dirigée par des magistratures collégiales, et s’unirent dans une ligue de cités, à l’image de la Ligue lombarde. Ce n’est que confrontés à l’opposition du pape qu’ils se résolurent à remettre la couronne au roi d’Aragon.

 

Coup d’arrêt à l’hégémonie française en Méditerranée

La portée de l’événement fut considérable. Plus que l’échec de saint Louis devant Tunis en 1270, les Vêpres donnèrent un coup d’arrêt à l’hégémonie française en Méditerranée. La brève « croisade d’Aragon », par laquelle le roi de France Philippe III tenta d’aider son oncle en 1284-1285, tourna court. Commence alors une longue lutte entre Angevins et Aragonais, qui constitue une sorte de deuxième guerre de cent ans sur le terrain méditerranéen et qui ne s’achève qu’en 1442. En Italie même, le paysage politique fut bouleversé. L’ancien royaume de Sicile était désormais divisé en deux, de part et d’autre du détroit de Messine. Dans les villes du nord et du centre de l’Italie, le parti franco-pontifical recula partout face aux partisans de Habsbourg ou des Aragonais. Les luttes de faction déchirèrent l’État pontifical au point de pousser le pape à quitter l’Italie pour la France, Clément V finissant par s’établir à Avignon en 1309.

Les Vêpres témoignent par ailleurs de l’essor, au sein des élites insulaires, de ce que l’on peut appeler un « sentiment national ». Les sources soulignent en effet la dimension violemment antifrançaise du soulèvement. Le fait est d’autant plus remarquable que la Sicile avait sédimenté de nombreux peuples depuis le Xe siècle (Arabes, Grecs, Normands, Lombards, Allemands, etc.), qu’elle faisait cohabiter tant bien que mal des religions et des confessions diverses (christianismes latin et grec, islam, judaïsme), qu’elle avait en outre l’habitude d’être gouvernée par des souverains étrangers (arabes, grecs, normands ou souabes). La révolte des Vêpres cristallise donc la fin d’une époque et l’émergence d’un sentiment nouveau de « sicilianité » qui renvoie globalement les Angevins et leurs partisans à une identité exogène, définie comme française sur des critères à la fois politiques (l’allégeance à la maison de France), linguistiques (la maîtrise imparfaite du sicilien) et culturels (la brutalité de la chevalerie), alors même que le parti angevin regroupait des individus d’origines variées : des « Français » d’Île-de-France, de Champagne et de Picardie, des Angevins et des Manceaux, des Provençaux et même quelques Lombards et Amalfitains.

 

Le creuset de mythologies politiques variées

La mémoire de l’événement fit des Vêpres, dans la longue durée, le creuset de mythologies politiques variées. Espagnols et Français en eurent un usage opposé. Les droits de Charles d’Anjou constituèrent l’une des motivations de Charles VIII lorsqu’il entreprit la première guerre d’Italie en 1494, tandis que le soulèvement sicilien fournissait une légitimité « populaire » à la domination ibérique sur le sud de l’Italie. Mais c’est surtout en Italie même que les Vêpres furent l’objet de multiples appropriations. Dès la fin du XIIIe siècle, sous la plume de Dante, le soulèvement était érigé en modèle de ce qu’il advient à un pouvoir tyrannique asservissant le peuple. Ce discours fut repris au XIXe siècle aux dépens des Bourbons d’Espagne ou de la monarchie autrichienne. Alors que les idées libérales françaises inspiraient les promoteurs du Risorgimento, il connut un grand succès populaire à travers l’opéra de Giuseppe Verdi, I Vespri siciliani, joué à Turin le 26 décembre 1855. L’ultime avatar de ces réappropriations figure dans l’origine fantaisiste attribuée au terme « mafia » dans les années 1860, où, dans un contexte marqué par l’hostilité envers la politique italienne de Napoléon III, on voulut y voir les initiales des paroles attribuées aux révoltés de Palerme : « Morte alla Francia Italia anella » (l’Italie aspire à la mort de la France). D’une époque à l’autre, la mémoire des Vêpres continuait de peindre en miroir les identités nationales et de tisser les liens ambivalents entre la France et l’Italie. n

 

*Florian Mazel est historien. Il est professeur d’histoire médiévale à l’université Rennes 2.

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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