La revue du projet

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Mouvements féministes face aux défis politico-religieux, Monique Dental

 

Les organisations non gouvernementales (ONG) de femmes et de féministes qui ont participé aux conférences mondiales ont d’abord joué un rôle de contre-pouvoir face à l’ascendance prise par des délégations favorables aux intégrismes et aux pouvoirs religieux.

 

Stratégies de pénétration des mouvements intégristes 

Ces stratégies sont de deux ordres : être représentés au sein des ONG par leurs propres associations de femmes ; utiliser les délégations étatiques comme vecteurs de leur idéologie. C’est à la Conférence mondiale des Nations unies sur la population qui s’est tenue au Caire (Égypte) en 1994 que les États et les pouvoirs intégristes se sont manifestés, pour la première fois, de manière organisée. Les enjeux de cette conférence qui portait sur des questions de démographie furent très rapidement ressentis comme essentiels par les ONG féministes présentes. À cette occasion, des voix convergentes intégristes se sont manifestées de manière spectaculaire pour condamner les propositions des Nations unies en mettant en cause les « droits acquis pour les femmes en matière de procréation » (Bulletin du réseau féministe « Ruptures », n° 120, septembre 1994).

Les ripostes menées par les ONG de femmes et de féministes pousseront les membres de la délégation étatique française à présenter un texte de compromis sauvegardant le droit à la contraception et à l’avortement. Cette alliance pour protéger les droits des femmes menacés s’est organisée en contre-pouvoir face à l’émergence d’une « internationale intégriste » composée des pays conservateurs musulmans derrière l’Iran et l’Arabie Saoudite, alliés de circonstance avec les pays conservateurs catholiques derrière le Vatican.

Ensuite, à la conférence onusienne de la région Europe (UNECE) à Vienne, en octobre 1994, de nouvelles divergences émergent. Des ONG de femmes polonaises ont pris position contre l’interruption volontaire de grossesse (IVG).

 

Conférence mondiale des Nations unies sur les droits des femmes à Pékin

C’est au cours du forum alternatif des ONG intitulé « Voir le monde avec des yeux de femmes » que s’est organisé, en août 1995, de manière concertée, le rapport de force des associations de femmes et de féministes contre les intégrismes religieux.

Nous avons constaté avec surprise la présence massive d’ONG para-étatiques intégristes qui n’avaient pas leur place dans une conférence mondiale portant sur les droits des femmes dans le monde. Le Vatican, de son côté, avait envoyé des « porte-parole » nombreux, issus des ONG pro-life (la plupart venant des États-Unis) qui luttent contre le droit à l’avortement.

Les stratégies des États intégristes et de leurs ONG ne sont pas apparues de façon homogène. Au début, des membres d’associations intégristes ont tenté de nous prendre à témoin de leurs revendications, en invoquant la solidarité avec les autres femmes. Ces « femmes islamistes égalitaires » prônaient un discours égalitariste en s’adressant aux ONG de femmes présentes comme à « leurs sœurs », en arguant du fait qu’elles étaient porteuses de revendications similaires aux nôtres, bien que placées dans un contexte culturel différent.

Puis, face à notre indifférence, des ONG intégristes, venant en particulier d’Iran, ont pris le relais en tentant d’interrompre, à plusieurs reprises, le travail des ateliers portant sur la lutte contre les intégrismes et la lutte contre les fondamentalismes. N’y parvenant pas, elles ont modifié les titres de leurs ateliers en introduisant le terme religion, comme par exemple l’atelier dénommé « Question autour des religions ».

Devant l’argument qui leur était opposé concernant la nécessaire séparation de la religion et de l’État pour garantir les droits des femmes, des militantes de ces ONG finirent par imposer l’idée que seules les femmes musulmanes seraient habilitées à prendre la parole sur ce sujet.

Le débat a fait place rapidement à la virulence des attaques, tant du côté des 

délégations étatiques que de celui des ONG-croupions au service des États. À la conférence des États, un délégué du gouver­­nement iranien a demandé 

l’expulsion d’une féministe française d’origine iranienne de la délégation du réseau féministe « Ruptures » qui s’était opposée ouvertement aux menaces d’ONG intégristes (compte rendu public de la Conférence mondiale sur les droits des femmes, collectif féministe « Ruptures » AGECA, octobre 1995).

Pour les contrer, les ONG de femmes et de féministes ont organisé des manifestations journalières sur le site de la conférence, comme en témoigne le film de Jamileh Nedaï.

La résistance s’est organisée à l’initiative d’ONG de femmes maghrébines de « Maghreb 95 », « Maghrébines solidaires » et de « Femmes iraniennes contre la lapidation ». Elles ont été immédiatement soutenues par des féministes françaises du réseau féministe « Ruptures », de la Coordination française pour le lobby européen des femmes (CLEF), de l’association Femmes solidaires qui se sont heurtées aux intégristes islamistes, hommes et femmes menaçants, qui n’ont pas hésité à les photographier et à les « ficher ».

La collusion de tous les intégrismes religieux s’est exprimée au grand jour lorsque des délégations étatiques ont tenté à nouveau de mettre en cause les droits acquis en matière de libre choix de maternité et de sexualité. Finalement, la lutte acharnée de ces ONG et leur solidarité ont permis le maintien du terme « égalité » dans la plate-forme finale d’action issue de la conférence mondiale, alors que les États et les ONG intégristes voulaient lui substituer celui d’« équité ». L’extrémisme religieux y est explicitement « condamné pour les menaces qu’il fait peser sur les femmes, conduisant à la violence et à la discrimination » (rapport alternatif des ONG « Voir le monde avec des yeux de femmes ». Dossier sur la Conférence de Pékin. Centre d’archives et de documentation du réseau féministe « Ruptures »).

 

Forum alternatif des ONG de femmes et de féministes, Huairou, août 1995

Après avoir :

• dressé un état des lieux des exactions intégristes à l’encontre des femmes dans le monde ;

• constaté les limites du droit international face à la revendication d’un statut de « réfugiée politique pour fait de sexisme » ;

• mis en cause les codes de statut personnel qui régissent la vie de millions de femmes dans le monde (en particulier celles qui sont présentes sur notre sol dans le cadre du regroupement familial) ;

• considéré la force que représentent les femmes par leurs mobilisations ;

• analysé en ateliers et en séances plénières les stratégies utilisées par les associations intégristes.

Le Forum alternatif a élaboré différentes revendications :

Au niveau national en France :

• faire bénéficier toutes les femmes vivant en France, françaises et immigrées, des mêmes droits ;

• retrait des mentions discriminatoires envers les femmes originaires de pays vivant sous lois musulmanes stipulées dans les conventions bilatérales passées entre la France et les pays d’immigration.

Au niveau international :

• intégration du statut de réfugiée politique pour fait de sexisme dans la Convention de Genève (la Ligue internationale du droit des femmes et réseau féministe « Ruptures »).

• mesures de protection à prendre par les États pour les femmes victimes de l’intégrisme musulman : femmes iraniennes, algériennes, pakistanaises, ainsi que pour celles victimes de l’intégrisme juif et catholique ;

• refus de la ségrégation pratiquée à l’égard des athlètes féminines par les organisateurs des Jeux olympiques d’Atlanta ;

• interdire la participation de délégations composées uniquement d’hommes aux manifestations sportives internationales (association Atlanta plus).

Ayant pris conscience que les intégristes religieux sont les tenants les plus acharnés d’une remise en cause des droits humains des femmes au niveau international, il appartenait aux ONG de femmes et de féministes de définir des stratégies pour s’opposer à l’alliance des intégrismes désireux d’investir les institutions sur la scène internationale. Surmontant leurs clivages, les associations indépendantes sont parvenues à se mettre d’accord sur un minimum d’idées communes pour exiger que « les délégations étatiques s’engagent fermement à veiller à toutes dérives archaïsantes que la contagion intégriste provoque dans les pays démocratiques » (rapport alternatif des ONG, ibid.).

Néanmoins des questions demeuraient : pourquoi les intégristes ont-ils besoin de réaliser une telle hégémonie sur le monde ? Pourquoi celle-ci passe-t-elle prioritairement par la domination des femmes qui subissent leurs exactions au quotidien ? Dans un contexte politique international de globalisation de l’économie, quels intérêts communs ont les intégrismes religieux à tisser des alliances ?

De la conférence de Pékin, nous retiendrons que les avancées pour les femmes ont été fragilisées par la violence des intégrismes religieux qui ont été perçus comme le danger le plus grand de remise en cause des droits des femmes dans le monde pour les années à venir.

 

L’organisation des réseaux en France après la conférence de Pékin

C’est en faisant ce constat que des associations ont décidé de s’organiser en réseau international de lutte contre tous les intégrismes en constituant le Réseau femmes contre les intégrismes, basé à Lyon. Ce dernier, avec le Réseau femmes sous lois musulmanes, qui existait antérieurement, s’est donné comme objectif « d’alerter l’opinion publique internationale sur les agissements des intégristes contre les femmes ; de poursuivre la solidarité avec leurs victimes ; d’organiser la résistance contre la prise du pouvoir par les intégristes » (interview de Monique Dental, journal Vers-contact du 1er au 7 mars 1997, Paris).

Les ONG de femmes et de féministes qui ont participé aux conférences mondiales ont d’abord joué un rôle de contre-pouvoir, puis progressivement au cours des années, face à l’ascendance prise par des délégations favorables aux intégrismes et aux pouvoirs religieux, elles ont perdu leur capacité critique collective. Là se trouvent les limites des ONG dans les conférences mondiales : le système onusien en place sait les solliciter uniquement quand leurs propositions servent les intérêts des États.

Quelques années plus tard, la Marche mondiale des femmes en 2000, puis des associations féministes impliquées dans les Forums sociaux mondiaux (FSM) et les Forums sociaux européens (FSE) à partir de 2001 ont pris le relais et redonné toute sa vigueur à la lutte. Cependant, la question demeure donc pour les ONG de femmes et de féministes : peuvent-elles redevenir un contre-pouvoir dans les conférences mondiales onusiennes ?

 

*Monique Dental est fondatrice du collectif féministe « Ruptures », elle est animatrice des activités en réseau dans la mixité.

Cet article est un extrait du numéro 4 des Débats de l’Institut tribune socialiste de juin 2016, « Laïcité-Laicités ? », reproduit avec l’aimable autorisation de l'auteure.

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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