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Ne laisser aucune prise à la recomposition libérale du pays,

Marie-Pierre Vieu est membre de la direction nationale du PCF. Pour La Revue du projet, elle analyse les difficultés rencontrées pour parvenir au rassemblement et insiste sur l'enjeu des législatives : battre la droite, l'extrême droite et contrer le projet libéral d'Emmanuel Macron.

 

Le score de Jean-Luc Mélenchon est très élevé au premier tour de l’élection présidentielle. Comment analysez-vous cette percée ?

Jean-Luc Mélenchon frôle les 20 % à la présidentielle, ce qui place la gauche de transformation dans une situation inédite. On a même parlé de « jamais vu » depuis 1981. La comparaison n’est pas juste, me semble-t-il, le candidat du PCF, Georges Marchais, étant alors à 15 % certes, mais celui de la social-démocratie, François Mitterrand, en position largement dominante. On se retrouve aujourd’hui dans une situation nouvelle à gauche, avec le leader de la France insoumise (FI) qui a largement distancé celui du PS, Benoît Hamon ; et avec Emmanuel Macron qui a réussi à capter une frange importante des sociolibéraux, fragilisant le même Benoît Hamon sur « sa droite ». Je pense que ces lignes de recomposition vont perdurer au-delà de l’élection.

À quoi faut-il attribuer le score de Jean-Luc Mélenchon ? Je mettrai à son crédit une campagne qui a su affirmer un vrai humanisme. Plus d’ailleurs qu’un programme dont certaines propositions phares peuvent continuer à être débattues – je pense à l’Europe. Globalement, il a posé la perspective d’une France et d’un monde, qui rend le pouvoir au peuple, où le développement économique sait prendre en compte les équilibres écologiques et la finitude des ressources de la planète, nous renvoyant ainsi à une responsabilité individuelle et collective, politique et morale ; où les questions de la justice sociale et de la lutte contre le libéralisme économique deviennent essentielles pour notre survie.

On peut reprocher à cette démarche l’effacement pour partie de la centralité de la lutte des classes dans tout processus de transformation sociale, et par là même celui du clivage gauche/droite comme élément pérenne du paysage politique français. Le parti pris du candidat a été de lui substituer la lutte anti-oligarchie. S’inspirant des expériences d’Amérique latine voire d’espagne, il a pensé ainsi capter une partie considérable de l’opinion dans une situation nationale surdéterminée par l’éclatement des repères politiques. Rappelons que le dernier quinquennat s’ouvre sur la capitulation de Hollande face à Merkel à propos de l’Europe et sur l’affaire Cahuzac, et qu’il se clôt sur le 49.3 sur la loi Travail et les « casseroles » Fillon. En passant par le 13 novembre, l’espoir Syriza et son échec, le Brexit et l’élection de Trump… On peut affirmer « à chaud » que son résultat donne raison à l’analyse de Jean-Luc Mélenchon, qui a su capter ou aller chercher la jeunesse, une frange des abstentionnistes et des « revenus de tout ». Pour ma part, je serai plus réservée, pour au moins deux raisons. La première est que les 20 % obtenus ne comblent pas la faiblesse globale de la gauche qui plafonne toujours autour de 30 % et que la question de la construction d’une perspective majoritaire de progrès continue à se poser. La seconde est que 

le cap pris par Mélenchon substitue à une démarche de débats et de rassemblement des forces d’alternative celle du ralliement du peuple autour d’un homme. Substituer le césarisme à la démocratie partitaire et à l’unité sociale et politique ne peut constituer une modernité et ne sera jamais l’apanage d’une gauche qui se réinvente.

 

Aucun accord national, même minimal, n'a pu être trouvé entre la France insoumise et l'une des forces qui ont soutenu Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle. Comment expliquer cet échec ? Logiques d'appareils ou objectifs politiques divergents ?

Aucun accord national n’a été trouvé entre la FI et les forces qui ont participé à la campagne de Jean-Luc Mélenchon. Le PCF n’est pas un cas isolé ; il est par contre le plus emblématique, car il constitue la majeure partie des militants qui ont fait vivre le Front de gauche (Fdg) et que la majorité des députés sortants Fdg en sont issus. J’ai lu que la rupture viendrait de notre incapacité collective à dépasser des guerres d’ego ou des logiques de boutiques. Cela est vécu comme tel par le grand public. Qu’il s’agisse de la FI ou du PCF, nous serons sanctionnés pour cela, comme le sont chaque fois ceux qui brisent un espoir populaire. Cette question est très préoccupante car nous avons au contraire besoin de l’unité la plus large pour affronter le remodelage et les réformes que nous allons affronter. Jean-Luc Mélenchon étant celui qui a réalisé les 19 % de la présidentielle, son point de vue sur notre rupture occulte celui du PCF. C’est pourquoi il me semble important que nous nous expliquions sur les raisons de ce non-accord.

Les communistes n’ont pas souhaité cette situation, ils l’ont subie et la subissent encore. Nous avons dit publiquement notre volonté de poursuivre et d’amplifier la dynamique Mélenchon lors des législatives. Cela aurait permis de mettre en confiance le mouvement populaire, d’arracher plusieurs dizaines de parlementaires et d’être en situation d’avoir un vrai contre-pouvoir face aux politiques Macron. Peut-être même, dans un nouvel élan citoyen, d’être en situation de gagner des majorités d’idées et de projets. De plus, dans une configuration de victoires partagées, chacun pouvait s’y « retrouver » dans le respect des autres. Du coup, nous aurions pu collectivement dépasser les tensions de la présidentielle et nous retrouver dans un mouvement avançant dans une vraie diversité de courants et d’expériences,  ce qui est le creuset de toute refondation pérenne de la gauche. La France insoumise est dans une autre logique, dans l’affirmation d’une nouvelle hégémonie à gauche qui appelle pour l’heure à faire table rase de l’existant pour installer sa domination : parier sur l’explosion définitive du PS, marginaliser les anciens partenaires du Fdg, qui n’auront pas décidé de la rejoindre à ses conditions – dont le PCF –, en finir avec le camp socialiste tel qu’il s’est structuré au XXe siècle. En ce sens, Jean-Luc Mélenchon est la face d’une médaille, dont Emmanuel Macron incarne le revers libéral. Pour la FI, la question de faire élire le maximum de parlementaires en juin est importante mais elle entend les élire « seule » et leur nombre, me semble-t-il, est second par rapport à l’objectif stratégique que je viens de décrire.

Je ne voudrais pas qu’on ne se méprenne sur le sens de mes propos. Un, il m’apparaît que les communistes ne doivent pas rester sur un ressenti ou sur un jugement de valeur à l’égard de la FI et de Jean-Luc Mélenchon. Nous sommes sur un désaccord politique de fond. 

Sur l’immédiat. Le PCF pense qu’on ne peut pas laisser la question du mouvement populaire à plus tard, laisser les acteurs des luttes face à Macron et que la force parlementaire sera un levier important dans le quinquennat qui s’ouvre. D’où la nécessité de faire élire le maximum de députés d’une gauche de transformation.

Sur l’avenir. Nous ne pouvons minorer les transformations structurelles auxquelles vont être confrontés la gauche et notre parti. Nous ne pouvons rester dans la situation du « conservateur » qui voudrait que tout bouge pour que rien ne bouge. Les communistes ont devant eux un travail de fond à engager pour eux-mêmes et pour le combat émancipateur qu’ils mènent. Ils sont aussi souverains quant à la conduite de leur parti et de ses choix, et il va s’agir pour eux d’instruire ce débat avec toute la force qui est la leur.

Jean-Luc Mélenchon s'est exclamé face à Léa Salamé sur France 2 : « Où y a-t-il un candidat de la France insoumise soutenu par la direction du PC ? » Avez-vous une réponse ?

Oui, dans la circonscription de Jean-Luc Mélenchon lui-même, où le candidat communiste a refusé une mise en concurrence mortifère, là où nos forces doivent converger pour l’intérêt général. Plus largement dans quatre circonscriptions des Bouches-du-Rhône où le PCF s’est retiré au profit de la FI sans aucune contrepartie. Je pourrais encore évoquer le Gard, où Martine Gayraud, membre du conseil national du PCF, s’est aussi désistée pour la FI afin de ne pas arriver désunis face au député FN sortant, Gilbert Collard. à Fontenay-sous-Bois, ville dirigée par un maire Front de gauche, Sylvie Tricot a refusé, là encore, d’accepter l’atomisation des forces de progrès, et les communistes ont décidé après concertation de retirer sa candidature. Dans sa conférence de presse du 22 mai, Pierre Laurent parle du soutien du PCF à 72 candidates et candidats, issus du mouvement social et de la gauche de transformation : François Ruffin, Caroline De Haas, candidats et candidates de la FI, d’Ensemble !, écologistes ou hamonistes. Il évoque aussi 29 circonscriptions sans compétition PCF/FI, 11 retraits de la FI au profit d’un ou d’une communiste et 18 d’un ou d’une communiste au profit de la FI. Sur 577 circonscriptions au total et 112 qui pouvaient revenir à la gauche et aux écologistes. Chacun peut faire ses calculs.

Quel est de votre point de vue l'enjeu de ces législatives ?

Les législatives vont apporter une réponse à cette question clé du nouveau quinquennat : Emmanuel Macron trouvera-t-il dans le résultat du scrutin de juin la majorité parlementaire qu’il escompte pour porter ses réformes, et lui donner la possibilité de modifier par ordonnances le code du travail ?

Ce peut être le cas ou, au contraire, donner à la gauche et aux forces de transformation les moyens de peser plus fortement dans le débat parlementaire que sous le dernier quinquennat. Une telle situation serait évidemment de nature à consolider le mouvement populaire et cela participerait directement au renforcement du camp progressiste. Le résultat de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle a ouvert une brèche pour valider un tel scénario. La reprise d’un dialogue avec les hamonistes et les écologistes lui aurait donné une vraie crédibilité, reposant l’ambition de construire une majorité législative et de contraindre Macron à une cohabitation de gauche. Ce qui, de fait, pouvait redistribuer les cartes en France comme en Europe. L’absence d’unité de la gauche aux législatives discrédite pour partie cette hypothèse. L’élection n’est pas encore jouée : allons-y avec l’ambition que je viens de développer. Cependant, soyons aussi lucides sur le fait que la désunion produite à l’échelle nationale comme dans les circonscriptions va immobiliser des forces que nous voulions mettre en mouvement, quand elle ne va pas laisser le champ libre à celles de la régression, de la recomposition libérale, de la droite et de l’extrême droite. Pour une part, dans ces législatives, on met déjà en scène la présidentielle de 2022.

Quel est le message envoyé à cette occasion par les candidats communistes ? Sur quels éléments du bilan des députés sortants peuvent-ils s'appuyer ?

Il y a d’abord le bilan de leur action quotidienne. J’ai récemment participé à un débat sur l’agriculture. Nous avons parlé de l’urgence d’une loi sur l’accès de tous à une alimentation de qualité, évoqué la question de l’utilisation des terres et le statut social des paysans. Nous avons fait référence au travail d’André Chassaigne sur les retraites agricoles. C’est un point d’appui concret qui donne une cohérence à notre action politique. Je pourrais tout aussi bien faire référence à notre bataille parlementaire contre la loi Travail jusqu’au dépôt d’une motion de censure. On peut également mentionner, derrière notre volonté de ne pas en rester au statu quo, le dépôt d’un projet de loi sur la sécurité emploi formation. Plus largement, la ligne directrice du mandat a été de refuser des politiques austéritaires et de proposer la perspective du partage des richesses : lutte contre les paradis fiscaux, contre le CICE, propositions pour une nouvelle fiscalité, refus de la loi NOTRe, soutien à la loi ESS (économie sociale et solidaire), et toutes les mesures qui vont dans le sens de la résorption des inégalités et des discriminations, de l’extension du domaine public. Citons encore notre choix, à rebours d’une opinion sous pression médiatique, de voter contre le prolongement de l’état d’urgence, de verser dans la peur sociale et le sécuritaire face à l’agression terroriste, la volonté de refonder l’Europe, la persistance au plan international du choix de la souveraineté des peuples et de la paix.

Ensuite mettre en avant notre manière de travailler le rapport aux luttes sociales et à la gauche, qui donne crédit à notre démarche de rassemblement. Les convergences nouées avec les députés écologistes, avec les frondeurs, même si elles n’ont pas toujours abouti à des votes communs, ont permis de légitimer des mobilisations et de gagner la bataille de l’opinion publique sur des dossiers structurants. Le lien continu aux mouvements sociaux, sur les services publics, sur des questions plus sociétales comme le mariage pour tous, la question des violences faites aux femmes ont aussi fait grandir les consciences et des dynamiques citoyennes qui ont directement participé aux résultats de la présidentielle. Dans le mandat qui s’ouvre, renforcer notre influence parlementaire, c’est renforcer ces combats.

Comment rester à l'offensive après le scrutin, quels que soient les résultats ? Quels axes de mobilisations populaires ?

Je répondrai brièvement à cette question car les éléments de réponse ont été largement apportés. À l’offensive, nous le sommes déjà.  Je crois que les communistes, ces dernières semaines, ont fait preuve d’un esprit de responsabilité à toute épreuve. Pour résumer, je pense qu’il nous faut approfondir le sillon du rassemblement de la gauche, d’abord en alimentant le débat de fond, sur les rapports sociaux et la planète. Je suis pour que, immédiatement, comme nous l’avons fait sur la modification du code du travail par ordonnances, nous lancions la riposte et faisions grandir des contre-propositions aux premières réformes du nouveau pouvoir. Il ne faut laisser aucune prise à la recomposition libérale du pays.

Je suis favorable à ce que le PCF fasse une offre politique aux forces, femmes et hommes, qui entendent, dans leur diversité, participer à la refondation de la gauche. Nous ne pouvons rester dans la division et la déperdition actuelles. Je crois enfin que les communistes doivent se retrouver et discuter autour de cette question : quel va être notre apport spécifique au combat émancipateur du XXIe siècle et sous quelle forme comptons-nous le porter. Je ne suis pas dans un débat cosmétique. On va célébrer à la fin de l’année le centenaire de 1917. Je trouve pertinent de définir la fonction révolutionnaire de notre temps.

 

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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