La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Insécurité et sentiment d’insécurité, Entretien avec Michèle Picard

On peut se croire en sécurité et ne pas du tout y être, on peut aussi être anxieux sans que rien ne menace vraiment. Mais il ne suffit pas d’être lucide sur la gravité des enjeux, il faut aussi comprendre ce que les gens vivent et agir sur tous les plans.

 

Qu’est-ce que la sécurité ?

C’est global, elle comprend la santé publique, l’hygiène, la sécurité routière, celle du quotidien, la gestion des conflits de voisinage, etc. L’insécurité, ce ne sont pas uniquement les délits et les crimes, les stupéfiants, la violence visible.

On dit souvent au maire : « Vous avez des pouvoirs de police, qu’attendez-vous pour les utiliser ? »

Il y a en effet beaucoup de confusion à ce sujet. Le maire a certains pouvoirs de police, il ne les a pas tous. Le maintien de l’ordre, les stupéfiants, les crimes et délits, c’est de la compétence de la police nationale et il est important que ce soit ainsi. C’est l’État qui doit être garant de l’équité et de l’égalité du territoire, sinon il se dé­sengage. Je refuse une police à deux vitesses. Nous créerions alors d’un côté des zones de non-droit et de l’autre des bunkers bien gardés en fonction des moyens consacrés. Le maire, la police municipale s’occupent des contraventions, du stationnement, de la salubrité, de l’hygiène, ils ont un rôle surtout préventif. Par exemple, à propos des commerces, je peux intervenir sur la salubrité, mais c’est la police nationale qui s’occupe du travail dissimulé, des irrégularités. Si la police municipale contrôle un véhicule et découvre deux kilos de stupéfiants, elle peut immobiliser le véhicule, mais elle doit faire appel à la police nationale pour traiter ce cas.

Apparemment, la sécurité est considérée comme une affaire de police.

Pas uniquement. C’est une responsabilité différenciée de tous les citoyens. Les bailleurs sociaux, les régies, les organismes de transport ont un rôle à jouer. Il faut aussi que les associations et les individus s’impliquent. Le dialogue est nécessaire, la mairie doit y aider. Prenons l’exemple des conflits d’usage : un banc public est utile la journée, mais si, le soir et jusqu’à 4 heures du matin, il sert à des regroupements bruyants, les voisins sont exaspérés, ils pensent qu’il y a des petits trafics (même si ce n’est pas le cas), la situation s’envenime, il faut donc de la médiation.

On dit souvent que la police municipale serait plus efficace si elle était armée.

Je suis contre les armes létales pour la police municipale. Il y a une convention entre police nationale et police municipale, ces deux types de fonctionnaires n’ont pas les mêmes tâches ni les mêmes formations. Si les policiers municipaux sont armés, ils auront inévitablement des missions au-delà des leurs, alors qu’ils n’ont pas la formation adaptée. Cela dit, il faut écouter le sentiment d’insécurité de ces fonctionnaires et les aider. D’autre part, prenons l’exemple des chiens dangereux. Une petite fille a été dévorée par deux molosses ; avec un pistolet à impulsion électrique il aurait été possible de les maîtriser ; nous avons donc été conduits à autoriser un Taser et un Flash-Ball par équipage (non par fonctionnaire) avec un protocole d’utilisation strict et une formation adéquate. Mais ce n’est pas un engrenage vers l’armement de la police municipale. Pour les chiens de catégorie, en cas de problème, je décide par arrêté municipal si une intervention devient nécessaire. La police municipale accompagne, mais c’est la police canine nationale qui capture. Chacun doit avoir sa place dans un État de droit.

Le problème de l’insécurité routière n’est-il pas sous-estimé ?

Probablement. Nationalement, le nombre de morts sur les routes est environ quatre fois plus grand que celui des meurtres. Mais ici encore, c’est global, on est dans une société en manque de repères, le chauffard est un problème de société. On me dit quelquefois : « Madame le Maire, il faut mettre un dos-d’âne ici et la question sera réglée ! » Ce peut être illusoire, générateur de nuisances sonores, le ralentisseur peut se transformer en amusement pour acrobaties à grande vitesse. De même, le maire peut installer un « radar pédagogique », mais c’est le préfet qui peut implanter un radar dressant des contraventions automatiques. Il ne faut pas croire qu’on résout ces questions uniquement par la technique ou la répression, il faut aussi une éducation citoyenne, de la prévention dès l’école pour donner les bons gestes le plus tôt possible. Et, bien entendu, s’attaquer au terreau qui pousse des gens à se croire tout seuls et tout permis.

Les trafics de stup, tout le monde les voit, apparemment ce ne devrait pas être si difficile à régler ?

Apparemment ! Mais voir n’est pas prouver. Le temps de l’habitant n’est pas le temps de la réponse au problème, ni celui de la ville, ni celui de la justice. La police nationale (c’est elle qui est concernée au premier chef ici) peut interpeller trois personnes, mais si, la semaine suivante, ce sont trois autres qui reprennent le marché, ou si on a déplacé le problème de trois cents mètres, qu’a-t-on gagné ?

Il y a dix fois plus de suicides que de meurtres, pourtant on n’en parle guère quand on évoque l’insécurité, que peut faire un maire face à cela ?

Effectivement, la prévention du suicide fait partie de nos objectifs. Nous avons une antenne de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu aux Minguettes, un comité local de la santé mentale, etc. Le suicide est souvent l’aboutissement d’un long processus, issu tant des injustices de la société à combattre (notamment au travail) que de nombreux aspects plus locaux ou intimes. Nous devons être attentifs aux conflits de proximité qui peuvent prendre des proportions inquiétantes : des personnes se mettent en danger et mettent en danger les autres, il faut parfois procéder à des expulsions sécurisées. Sauf en cas de trouble caractérisé à l’ordre public, on ne peut pas se livrer à une intrusion dans la vie des gens. Donc on est obligé de jouer sur la complémentarité de tous les acteurs possibles.

En conclusion ?

La sécurité, c’est du fond, ce n’est pas de la « com ». Quand il y a eu des incidents à Vénissieux en novembre 2016, j’ai refusé de répondre aux journalistes, j’ai préféré laisser le temps à la réflexion et donner ensuite les explications précisant le rôle de chacun. Nous portons un grand soin aux questions de sécurité, je rencontre régulièrement tous les acteurs de terrain. Il y a un temps pour tout, ce ne doit pas être celui de la superficialité.

 

*Michèle Picard est maire (PCF) de Vénissieux et conseillère métropolitaine.

Propos recueillis par Pierre Crépel.

 

La Revue du projet, n°68 juin 2017

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.