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Dépasser les apparences, mais aussi les affronter, par Pierre Crépel et Théo Ruchier-Berquet

Entre « la réalité » d’une chose et son « aspect », il y a un troisième élément, c’est notre « vue », notre « esprit ». Collectivement ou individuellement, nous observons toujours les choses d’un certain point de vue, socialement et culturellement déterminé, découlant aussi de notre situation. La Terre tourne autour du Soleil. Pourtant, de notre point de vue, c’est bien le Soleil qui effectue chaque jour le tour de la Terre. Devons-nous pour autant accuser le Soleil de manipulation ? Non, c’est notre regard qu’il convient d’interroger.

 

Les idées reçues « dominantes »

Des idées reçues dominantes, des stratégies de manipulation existent bien dans la société, elles servent un pouvoir économique et politique bien réel. Le propre de tout groupe dominant est de produire un discours, une représentation du monde donnant les apparences du « naturel », du « c’est ainsi », à sa domination. Une classe ne triomphe que parce qu’elle est, d’une certaine façon, porteuse de valeurs universelles et parce qu’elle en convainc le monde. Les stratégies de ce discours dominant doivent être décryptées et mises à nu. Pour cela, nous nous pencherons sur des objets précis comme la pénétration des thèses néolibérales dans les manuels scolaires d’économie ou la manière dont le recours permanent aux statistiques permet de « démontrer » n’importe quel préjugé (par exemple, le rapport entre chômage et immigration). On observera les biais, les techniques à l’œuvre qui donnent toute l’apparence du factuel, du « vrai » à des idées répondant pourtant à des intérêts bien compris. Une énergie considérable (donc des dépenses, souvent aux frais du contribuable) est consacrée à une éducation à la superficialité. Pas seulement par l’astrologie et la téléréalité. Souvent, il importe aux profiteurs que la question ne soit pas posée, que le débat n’ait pas lieu, que le fond soit toujours esquivé par la forme, ou que l’attention soit portée ailleurs. Le monde journalistique excelle dans cet art, mais on verra que ce n’est pas forcément de la façon dont on le croit ou par pur cynisme. Les journalistes façonnent des cadres d’interprétation, ils sont moins efficaces pour dire ce qu’il faut penser que à quoi il faut penser, et comment il faut le penser. Ils ne véhiculent pas tant des « idées reçues » que des routines d’interprétation des phénomènes sociaux.

Tout cela n’a pas été inventé par le capitalisme

Les illusions naturelles, nous l’avons dit, sont inévitables, elles découlent de nos points de vue. Mais les illusions artificielles et intéressées ont une histoire. Ce n’est pas l’objectif de ce dossier d’en faire le tour, mais un petit détour par la philosophie grecque, avec les « sophistes », nous le rappellera opportunément. On verra aussi que les tentatives pour acquérir de la lucidité, face à ceux pour qui le triomphe importe plus que la vérité, comportent elles-mêmes leurs pièges : quelles places pour le doute, pour la science ? Comment ne pas tomber dans le relativisme en croyant déjouer les ruses ? L’exemple des « sceptiques » nous fera toucher du doigt les exigences de ce combat intellectuel.
 

Démystifier ne suffit pas

Ce projet de démystification, si essentiel soit-il, n’est pas suffisant. Le dogme néolibéral aurait vacillé depuis bien longtemps s’il fallait seulement dénoncer avec force, avec plus de force, les idées reçues et leur opposer un discours de vérité pour emporter l’adhésion. Les idées reçues sont efficaces, prégnantes, parce qu’elles répondent à quelque chose au plus profond de nous, au regard spontané que nous portons sur le réel. Nul ne se prononce, en politique, mais aussi dans la vie courante, sur la base unique de raisonnements conformes aux règles de la logique. Ce sont tout autant (souvent davantage) des émotions, des affects, des juxtapositions d’images, des habitudes, qui emportent notre adhésion. Est-ce si tragique ? Le cœur peut bien avoir ses raisons que la raison ne connaît pas. Mais, dans ces défis à la raison, où s’arrête le cœur et où commence la tromperie ? Les apparences, c’est aussi ce que l’on vit : comment, par exemple, séparer l’insécurité et le sentiment d’insécurité ? Nous l’évoquerons dans ce dossier. Il ne faut donc pas mépriser, sous-estimer les apparences. En même temps, il n’est pas question de nous convertir au marketing politique, sous prétexte qu’il réussirait à nos adversaires.
 

Que faire ?

Comment appréhender ce regard spontané ? Comment le dépasser ? À défaut de proposer des réponses immédiates, nous nous proposerons dans ce dossier d’explorer quelques voies : la méthode dialectique, c’est-à-dire l’effort permanent de penser les éléments d’un problème dans leur interaction mutuelle en constitue par exemple une. Suivant sur ce point le philosophe Lucien Sève, nous dirons que la dialectique, sous sa forme matérialiste, a une triple fonction. Premièrement, une fonction critique : elle permet de débusquer ce qu’il y a d’historique et de contradictoire dans des phénomènes en apparence naturels et évidents – les lois de l’économie capitaliste ne sont pas naturelles, elles n’ont pas toujours existé, elles n’existeront pas toujours. Deuxièmement, une fonction heuristique : dépasser le donné immédiat rend possibles des découvertes positives – le mode de production capitaliste produit lui-même les conditions d’un mode de production supérieur. Troisièmement, une fonction appropriative : la dialectique permet de ne plus subir passivement le cours des événements mais d’en envisager la maîtrise raisonnée – la difficile transition du capitalisme au communisme doit faire l’objet d’une stratégie prenant en compte les possibles et les contradictions. 

Plus globalement, le dépassement des idées reçues passe aussi par un effort de décentrement, d’ouverture au dialogue et à la discussion collective afin de sortir de nos préjugés. Dépassement des idées reçues et élaboration politique collective ne peuvent être pensés séparément, les deux objectifs se renforcent mutuellement, ils participent d’un même mouvement. 

Face aux réponses toutes faites, aux « contre-discours » que nous serions tentés d’élaborer trop hâtivement, faisons le pari de l’intelligence et de l’effort critique que celle-ci nécessite. Ce dossier, au titre un peu général, aurait pu aborder mille sujets précis, nous nous sommes contentés de repérer quelques affleurements dans un univers immense. Le lecteur prendra plaisir à en étudier bien d’autres par lui-même.

 

*Pierre Crépel est responsable  de la rubrique Sciences.

Théo Ruchier-Berquet est membre du comité de rédaction de La Revue du projet.

Ils ont coordonné ce dossier.
 

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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