La revue du projet

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Eva Strittmatter, par Katherine L. Battaiellie

Née en 1930 dans le Brandebourg et décédée en 2011 à Berlin, Eva Strittmatter a écrit l’essentiel de son œuvre en République démocratique d’Allemagne. Elle a habité un minuscule hameau brandebourgeois entouré de forêts.

Très sensible à la beauté de la nature qui l’entoure (ce « cercle brumeux du pays natal »), à ses arbres, aux variations des saisons, elle nous en livre une observation précise, tout en s’interrogeant sur la difficulté à capter toutes les sensations que lui procurent ces paysages et à les mettre en mots : « Et avant comme après le feuillage des hêtres avait/une apparence indescriptible ».

Si elle se revendique allemande dans sa langue (pour le meilleur et pour le pire), ses pensées et ses rêves, cela ne l’empêche nullement de voyager, d’être très réceptive aux autres peuples et à leurs contrées, aux grands poètes étrangers, auxquels elle rend hommage : Garcia Lorca (« Et sans Lorca l’Espagne n’existerait pas »), Anna Akhmatova, Yannis Ritsos, Alexandre Pouchkine…

Elle veut aussi faire entendre la voix de ceux qu’on n’entend pas : « Dans mon poème/Doit toujours résonner quelque chose/Qui parle pour ceux qui sont sans voix ».

La poésie d’Eva Strittmatter, d’un lyrisme retenu, est d’une grande économie de moyens, et trouve souvent sa source dans les tâches quotidiennes, et les gestes de l’amour familial : « Je suis celle qui prépare le thé ». Mais, au-delà, c’est à une méditation sur la vie, le temps qui passe, la confrontation du présent au passé, qu’elle se livre, dans une apparente et modeste simplicité. Malgré un rythme entrecoupé, les rimes, les nombreuses allitérations, les refrains lui donnent quelque chose de mélodieux.

L’humour est très présent, concernant notamment sa poésie (mériterait-elle un 13 ou un 16 ?), ou sa vieillesse, préoccupation récurrente.

En dehors de la poésie, elle est auteure de livres pour enfants et d’essais de critique littéraire. Sa poésie est l’une des plus lues en Allemagne aujourd’hui.

Katherine L. Battaiellie

 

Du silence je fais une chanson

 

Je ne peux nier être allemande.

Ni penser en allemand, ni parler allemand.

Ma langue, vous l’avez entendue crier.

Et elle fut consentante au crime.

 

Janvier

Habiter à l’orée de l’indécouvert

Et ne pas s’effrayer, voilà qui est bien lourd.

Mais aujourd’hui les nuages sont légers.

Le vent crépusculaire brode dans la ramure des pins.

Qui est tout près du ciel. Le jour blêmit.

Les ombres deviennent plus noires.

Et la lumière devient plus blanche.

Avant que le jour ne vienne. C’est janvier.

Les jours titubent. On vit plus ardemment

Avec chaque année révolue.

 

Matin de neige

Et moi – comme une ourse –

Je piétine comme une bête pataude,

Avec mes pattes tendues de fourrure

J’enfonce ma trace feutrée.

 

Voir

 … seul

Un bref instant nous sépare

De l’enfance qui nous reste

Comme un conte sans conclusion.

Comme l’amour insatiable.

Perdu d’un coup avant le baiser. 

 

Chanson

Encore deux jours et le tilleul va mettre des feuilles.

Encore trois jours et le lilas va fleurir.

Et si l’on était jeune, on trouverait un homme

Et l’on en deviendrait aveugle et l’on brûlerait pour lui.

Mais on se contente de dire : le tilleul met des feuilles.

Encore trois jours et le lilas bleuira.

Comme si c’était sagesse. Mais ce n’est que boniment.

Et l’on se sent à l’étroit dans sa peau vieillissante.

 

Cheyne éditeurs, 2011

Traduit par Fernand Cambon

 

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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