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Le monde d'hier, Guillaume Roubaud-Quashie

«Dans ce petit intervalle qui sépare le moment où la barbe a commencé à me pousser et celui où elle commence à devenir grise […], il s’est produit plus de métamorphoses et de changements radicaux qu’autrefois dans le courant de dix générations. […] Mon aujourd’hui est si différent de chacun de mes hier […] qu’il me semble parfois que j’ai vécu non pas une mais plusieurs existences absolument dif­férentes les unes des autres. […] Au­jourd’hui encore nous sommes de nouveau à un tournant, une conclusion et un nouveau début. » Ainsi s’ouvre Le Monde d’hier de Stefan Zweig, rédigé au matin de la Seconde Guerre mondiale.

Assistons-nous à notre tour à pareil bouleversement ? Au plan politique, l’imprévu radical de l’élection présidentielle pourrait le laisser penser. À vrai dire, c’est même ce qui nous est susurré à l’oreille par tel journaliste, tel tribun, tel président. « Révolution » : n’était-ce pas le titre du livre de campagne du candidat Macron ? Le jeune homme y expliquait ainsi que « nous sommes entrés dans une nouvelle ère » et qu’à « cette grande transformation nous ne pouvons répondre avec les mêmes hommes, les mêmes idées ». Oui, « nous devons tous sortir de nos habitudes […] ce serait une faute de nous dérober ou même de nous accommoder au statu quo ». Le petit monde dans lequel, chère lectrice, cher lecteur, vous avez vu le jour – vous aussi, fussiez-vous jeune – appartient à un monde révolu. Nous sommes dans une nouvelle ère et vous êtes (nous sommes) quelque diplodocus ayant survécu à la fin du crétacé, sans avoir bien perçu ni météorite ni éruption volcanique. Un monde est mort, un nouveau naît. La thèse, dans sa radicalité, peut prêter à sourire mais puisqu’elle est désormais thèse présidentielle – et partagée au-delà –, il convient de s’y arrêter.

Considérons quatre objets, nés dans le monde d’hier et qui ne survivraient encore aujourd’hui que comme volatiles décapités promis à une chute aussi finale qu’imminente.

Les partis, nous dit-on, en seraient. De fait, le succès foudroyant d’En Marche !, de la France insoumise et du Rassemblement bleu marine à l’élection présidentielle oblige à prendre la question au sérieux. A fortiori si celui-ci est mis en regard de l’effondrement historique du Parti socialiste et de l’échec retentissant des « Républicains ». Mais est-on si sûr que la nature de ces formations (qui ne se veulent pas des partis) soit si nouvelle qu’elle projette les partis dans un monde proche de celui des vélociraptors ? Il y a soixante-dix ans, de Gaulle ne lançait-il pas le Rassemblement du peuple français (RPF), agonissant les partis comme à son habitude et expliquant à la presse : « Nous ne prétendons pas être un parti, bien sûr […] ; notre problème est supérieur à celui-là » ? Était-ce pourtant autre chose qu’un parti ? On peut en douter. Comme on peut sans doute le faire avec les trois formations plus haut citées. Les partis, scories du monde d’hier ? Voire.

La gauche aussi semble vouée à pareilles funérailles. Il est vrai que François Hollande a réussi, par sa politique au sidérant zèle libéral, à troubler en profondeur l’héritage d’une référence politique structurante. Et pourtant, comment expliquer la puissance exceptionnelle (et inquiétante) du « vote utile » faisant voter Macron et Mélenchon plutôt qu’Hamon ou d’autres candidats de gauche ? Ces vases communicants nourris aux perspectives sondagières ne s’appuieraient-ils pas, pour des millions de concitoyens – à tort ou à raison… –, sur l’idée que ceux-là, c’est la gauche et qu’il faut la qualifier au second tour ? La gauche a-t-elle si sûrement passé le Styx ? On serait tenté de reprendre la devise préférée de Marx : « De omnibus dubitandum est » (il faut douter de tout)…

Passons du premier au second tour. L’antifascisme, nous a-t-on alors seriné, est mort et enterré : voyez l’irrésistible ascension de la dynastie Le Pen. Et pourtant, la Clodoaldienne ne fut-elle pas vaincue – et lourdement ? Et qu’est-ce qui, pour des millions de citoyens, détermina ce vote massif, si ce n’est ce vieil antifascisme aux racines de sang, au tronc certes bien abîmé, mais capable encore de donner tant de vertes feuilles ?

À l’inverse, considérons un faire-part de décès plus discret mais plus positif : c’en serait fini, nous dit-on parfois, des peuples moutons votant passivement pour un berger. Notre nouvelle ère se caractériserait par la désormais irrépressible volonté populaire de participer à l’élaboration des menus ; cette co-élaboration conditionnerait même le choix du restaurant. Bien sûr, le succès populaire notable des primaires (plus de 4 millions à droite, 2 millions pour la « Belle alliance populaire ») peut nourrir cette interprétation. Mais comment concilier la thèse de cette irrépressible volonté de co-élaboration avec, hélas, le massivement factuel succès des candidats au profil le plus éminemment bonapartiste ? 

Vous l’avez compris, j’ai tendance à douter de mes ailes de ptérodactyle, voyant toujours des doigts au bout de mes bras. Je vois bien aussi que ce séduisant discours de la « nouvelle ère » pourrait bien être utile à ceux qui le profèrent : annoncer la mort des partis, n’est-ce pas un (bon vieux) moyen d’essayer de s’en débarrasser dans les faits et faire ainsi place nette pour le sien (quitte à ce que quelque as de la com’ lui donne un autre nom dans le vent) ? 

Faut-il dire pour autant comme l’Ecclésiaste : « Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil » ? Assurément, non. Il ne s’agissait ici que de mettre un peu de contradictions dans des certitudes un peu rapides. Rares sont les périodes où tout bascule au point que rien ne subsiste (ces périodes ont-elles même jamais existé ?) et la nôtre n’échappe pas à la règle. Reste alors à analyser de près ce qui demeure et ce qui naît, les configurations inédites que cela produit et ainsi faire cheminer au mieux cette émancipation qui se cherche, le communisme.

La Revue du projet, initiée par Patrice Bessac en 2011, s’est essayée à cette tâche d’analyse et de projet avec sincérité et curiosité. Toute l’équipe a mis, pendant près de soixante-dix numéros, toute l’audace et tout le sérieux qu’elle pouvait déployer dans chacune de ces milliers de pages écrites en plus d’un quinquennat. 

Cette tâche ne disparaît pas et, à partir de septembre 2017, la nouvelle revue politique du Parti communiste français, Cause commune, s’y attellera, visant à faire mieux encore mais aussi à faire plus. Le quinquennat qui s’ouvre aura besoin de communistes combatifs et à l’écoute, au travail et en débat. L’idéologie dominante ne suffira pas à notre réflexion et à notre élaboration : il y aura besoin de Cause commune. Pour l’heure, Cause commune a besoin de vous et, dès août, de vos abonnements. La Revue du projet entre dans le monde d’hier ; Cause commune savance pour demain. Accompagnez-la, accompagnez-nous.  

 

Guillaume Roubaud-Quashie, Directeur de La Revue du projet

 

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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