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Être étudiant en médecine : témoignage, Coline Ducrot et Max Ducrot

« La médecine ? 15 % d’heureux élus, qui vont faire la fête pendant leurs études et finir avec un super boulot bien payé. » ça, c’est une idée reçue. La réalité est tout autre.

En pratique, la médecine vue par ses étudiants est plus contrastée. Les étudiants commencent, en général à partir de la 3e année, un mi-temps à l’hôpital, qui se prolongera jusqu’à la 6e année (externat). Ils seront par la suite à plein-temps à l’hôpital pendant quatre à six ans (bac + 10 à + 12) en tant qu’internes, pour terminer leurs études.
 

Des charges de travail proprement ahurissantes

Pendant l’externat, le mi-temps est payé entre 0 et 250 euros par mois en fonction de l’ancienneté, auquel s’ajoutent des gardes généralement de nuit et/ou de week-end (récemment revalorisées à environ 40 % du SMIC horaire !), ainsi que des cours en quantité plus que raisonnable pour préparer l’épreuve classante nationale (ECN) de fin de 6e année. Ce concours permettant de choisir à la fois la spécialité et le lieu de l’internat, épreuve tant redoutée pour son caractère aléatoire, servant à classer les 8 500 étudiants (environ 3 000 places de spécialistes, 1 500 places de chirurgiens, 4 000 places de généralistes), semble être le « moins mauvais » outil trouvé pour le moment pour décider de leur futur. Qui dit concours dit compétition ! Cela mène à des charges de travail proprement ahurissantes (couramment 80 à 100 heures hebdomadaires en 5e et

6e année) nécessaires à l’ingurgitation ad nauseam d’une dizaine de milliers de pages de cours. Enfin, et c’est là que le bât blesse dans ce contexte ultra-compétitif, un certain nombre d’étudiants doivent travailler en parallèle afin de subvenir à leurs besoins. Cela empiète sur leur temps de révision, aux dépens de leurs résultats. On favorise ainsi fortement les étudiants dont les parents peuvent prendre en charge de longues études. Cette chance permet d’accéder à la liberté du choix d’avenir à long terme et aux postes les plus considérés (temps libre, financier, prestige, pouvoir). Les conditions d’études que nous décrivons ont comme conséquence directe une prévalence importante de dépressions ou de symptômes apparentés chez les étudiants en médecine, de l’ordre de 20 à 30 %, contre environ 10 % dans la population de même âge.
 

Le meilleur comme le pire

Les premiers pas à l’hôpital sont pour beaucoup la découverte d’un nouveau monde, complexe et enrichissant, dans un contexte teinté d’économies budgétaires donnant lieu au meilleur comme au pire : stages prenants avec échanges, cours, pratiques et prises en charge des étudiants versus utilisation des étudiants comme complétifs pour des postes de secrétariat, dans un climat de soumission à l’autorité professorale, elle-même soumise à l’autorité budgétaire. Les médecins et les professeurs sont en général débordés par leurs devoirs, par l’absence de délégation, par manque d’effectifs, ce qui se fait sentir plus particulièrement dans le contexte d’une augmentation des effectifs étudiants pour lutter contre la chute de la démographie médicale (environ 215 étudiants par an dans notre faculté contre 100 il y a vingt ans). De manière relativement étonnante, à l’origine de cette baisse de la démographie, on note que le numerus clausus a été pendant une longue période fortement limité pour éviter une surconsommation médicamenteuse dans les territoires surmédicalisés. En pratique, cette récente augmentation n’a toutefois pas diminué les inégalités de répartition démographiques, et l’écart de traitement entre deux Français lambda peut être criant.

Bon an mal an, l’étudiant en médecine est donc relativement vite confronté aux mêmes dilemmes que ses aînés : faut-il engager sa vie au service des patients au détriment de son temps libre et de sa vie familiale ? La multitude de réponses possibles à cette question est bien représentée par la diversité des façons d’exercer. Mais cette liberté n’est pas permise pour tous et a aussi un coût : difficulté et peur pour les médecins généralistes de s’installer en campagne face à une quasi-obligation morale de travailler de manière effrénée pour compenser les déserts médicaux, survalorisation de certains types d’exercices, surdensité médicale dans le sud et en zone urbaine contre déserts médicaux en campagne (forte prévalence de burn-out des médecins bourguignons, enquête 2008), et un taux de suicide chez les médecins estimé à 2,4 fois la moyenne nationale.

Connu pour être relativement résistant au changement, mandarinal, privilégiant l’ancienneté, longtemps fermé aux femmes et lieu d’une confrontation d’ego flamboyants, le monde médical change, malgré quelques frictions entre générations. Actuellement, 18 % des postes de professeurs de médecine sont occupés par des femmes (en forte augmentation), alors que plus de 50 % des étudiants sont en fait des étudiantes ; le congé parental reste inenvisageable pour beaucoup d’étudiants car synonyme de déclassement automatique pour l’interne ; l’ECN se modernise pour permettre d’évaluer de manière plus adéquate les étudiants ; la très récente réforme de l’internat se met en place, sans que l’on connaisse pour le moment ses effets. Certaines facultés passent au tirage au sort pour les choix de stage à la place du classement. Les médecins généralistes sont dorénavant considérés comme des « spécialistes » du soin primaire, ce qui a récemment permis la création de postes de professeurs de médecine générale et de redorer le blason de cette spécialité sous-cotée. Le soin progresse, mais les inégalités demeurent. n
 

*Coline Ducrot et Max Ducrot sont étudiants.

La Revue du projet, n°66/67 avril-mai 2017

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