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De la situation révolutionnaire à la révolution, Florian Gulli et Aurélien Aramini

Pour qu’une révolution éclate, suffit-il qu'existe une situation révolutionnaire faite de crise politique, de misère sociale et de révolte populaire ? Pour Lénine, ces conditions sont évidemment nécessaires mais elles ne sont pas suffisantes. L’avènement de la révolution nécessite un facteur « subjectif » : « la capacité » politique de la classe révolutionnaire qui procède de l’action du parti entraînant les masses pour faire « tomber » le gouvernement.

 

Pour un marxiste, il est hors de doute que la révolution est impossible sans une situation révolutionnaire, mais toute situation révolutionnaire n’aboutit pas à la révolution. Quels sont, d’une façon générale, les indices d’une situation révolutionnaire ? Nous sommes certains de ne pas nous tromper en indiquant les trois principaux indices que voici : 1) Impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée ; crise du « sommet », crise de la politique de la classe dominante, et qui crée une fissure par laquelle le mécontentement et l’indignation des classes opprimées se fraient un chemin. Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que « la base ne veuille plus » vivre comme auparavant, mais il importe encore que « le sommet ne le puisse plus ». 2) Aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées. 3) Accentuation marquée, pour les raisons indiquées plus haut, de l’activité des masses, qui se laissent tranquillement piller dans les périodes « pacifiques », mais qui, en période orageuse, sont poussées, tant par la crise dans son ensemble que par le « sommet » lui-même, vers une action historique indépendante.

Sans ces changements objectifs, indépendants de la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles ou telles classes, la révolution est, en règle générale, impossible. C’est l’ensemble de ces changements objectifs qui constitue une situation révolutionnaire. On a connu cette situation en 1905 en Russie et à toutes les époques de révolutions en Occident mais elle a existé aussi dans les années 60 du siècle dernier en Allemagne, de même qu’en 1859-1861 et 1879-1880 en Russie, bien qu’il n’y ait pas eu de révolutions à ces moments-là. Pourquoi ? Parce que la révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs ci-dessus énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe révolutionnaire, de mener des actions révolutionnaires de masse assez vigoureuses pour briser complètement (ou partiellement) l’ancien gouvernement, qui ne « tombera » jamais, même à l’époque des crises, si on ne le « fait choir ».

Lénine, La Faillite de la IIe Internationale, 1915,
Œuvres complètes, tome 21, Éditions sociales, Paris, Éditions
du progrès, Moscou, 1960, p. 216-217.

 

Qu'est-ce qu'une situation révolutionnaire ?

« La révolution est impossible sans une situation révolutionnaire », c'est-à-dire sans un ensemble de conditions objectives précises. Le rappel de ce fait élémentaire a souvent permis de critiquer un certain aventurisme estimant que la révolution est possible à tout moment puisqu'elle est fondamentalement affaire de détermination et de volonté. Au volontarisme, on oppose alors couramment la patience et le travail d'organisation en attendant que davantage de conditions du changement soient réunies.

Néanmoins, ici, le thème de « la situation révolutionnaire » a un tout autre objectif. Lénine ne polémique pas contre des naïfs croyant que la révolution peut naître dans toute situation. Il polémique contre les socialistes qui n'ont pas vu, ou qui n'ont pas voulu voir, la situation qu'ils avaient sous les yeux. En énumérant les principales caractéristiques de la situation révolutionnaire, Lénine veut démontrer que l'Europe tout entière, depuis août 1914, est entrée dans une « situation révolutionnaire ». Refusant de le voir, les dirigeants de la Deuxième Internationale ont compromis les chances de la révolution en Europe. On peut parler de situation révolutionnaire, pour Lénine, lorsque se conjuguent crise politique au sommet de l'État, crise économique aggravée et activité indépendante des masses.

Premier indice, donc, « une crise de la politique des classes dominantes ». Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que « la base ne veuille plus » vivre comme auparavant, mais il importe encore que « le sommet ne le puisse plus ». Cette « crise du sommet » affecte tous les gouvernements européens depuis l'entrée en guerre : « Pas un des gouvernements n'est sûr du lendemain, pas un qui ne soit exposé à subir un krach financier, à être dépossédé de son territoire et expulsé de son pays (comme le gouvernement de Belgique s'est vu expulser du sien). » Lénine poursuit : « Tous les gouvernements vivent sur un volcan » (p. 218) ; ils ne sont pas loin de tomber. Quelques années plus tard, dans l'ouvrage, La Maladie infantile du communisme (le gauchisme), Lénine, reprenant au mot près les expressions de ce texte de 1915, nommera cette situation révolutionnaire « crise nationale », pour insister sur le fait qu'elle affecte non seulement les exploités mais aussi et surtout les exploiteurs.

Deuxième indice de l'entrée dans une ère de révolution : une crise économique. Néanmoins, une telle crise, même particulièrement grave, ne fait pas à elle seule une crise révolutionnaire. La misère conduit aussi bien à la résignation, au repli sur des solutions individuelles, etc. L’exaspération de ceux d'en bas ne suffit jamais. Il n'y a de véritable crise nationale que lorsque les dominants ne sont plus en mesure de gouverner comme ils le faisaient jusque-là. C'est le cas à partir d’août 1914.

Dernier indice de la situation révolutionnaire : les masses agissent. À noter que cette activité des masses, qui refusent de se faire « piller » comme avant, ne définit pas la révolution elle-même, mais seulement la situation révolutionnaire. Cette activité des masses naît spontanément du fait de l'aggravation de la crise économique et de l'évidence de la crise du sommet. Paradoxalement, dans les circonstances exceptionnelles du déclen­chement de la Première Guerre mondiale, elle est encouragée par le sommet lui-même qui appelle à l'héroïsme des masses, accentuant sans avoir conscience le caractère révolutionnaire de la crise.

 

L'action révolutionnaire du parti

Si une révolution est impossible en l’absence d’une situation révolutionnaire, les éléments caractéristiques d'une « crise nationale » sont néanmoins insuffisants pour l'engendrer. Les circonstances, quand bien même il s'agirait du déclenchement d'un conflit mondial, n'ont jamais produit de révolutions, par elles-mêmes.

L’histoire du XIXe siècle montre qu’il ne suffit pas que les conditions objectives soient réunies pour que la révolution éclate. Lénine rappelle en effet qu’une telle situation révolutionnaire s’est déjà présentée en Allemagne dans les années 1860 lorsque l’industrialisation et l’urbanisation bouleversèrent les structures sociales des différents États germaniques alors engagés dans un douloureux processus d’unification politique. Une même situation était visible en Russie en 1859-1861 et 1879-1880 lors des premières grandes grèves ouvrières qui furent des mouvements spontanés. Pourtant, ces situations de crise nationale profonde n’ont pas engendré de révolution car il manquait un élément essentiel : un « changement subjectif ».

Ce « changement subjectif » désigne la capacité du prolétariat à mener « des actions révolutionnaires de masse », à mener efficacement la lutte qui conduira au renversement du pouvoir bourgeois. Cependant, cette capacité révolutionnaire ne dérive mécaniquement ni des circonstances ni du mouvement spontané des masses. Elle relève de son organisation politique, capable de donner une direction unique à des dizaines de milliers de volontés. Elle procède de la fusion du parti révolutionnaire et du mouvement des classes exploitées, c’est-à-dire de la fusion de la théorie socialiste et des expériences des masses ouvrières (voir La Revue du projet n° 59). Ainsi, lorsque la situation est révolutionnaire, il incombe aux socialistes organisés en parti « de révéler aux masses l'existence d'une situation révolutionnaire, d'en expliquer l'ampleur et la profondeur, d'éveiller la conscience et l'énergie révolutionnaires du prolétariat, de l'aider à passer à l'action révolutionnaire et à créer des organisations conformes à la situation révolutionnaire pour travailler dans ce sens » (Lénine, La Faillite de la IIe Internationale, p. 220). En ce début de conflit mondial, le mot d'ordre des socialistes aurait dû être, pour Lénine : « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile » (p. 324).

Au lieu de cela, au lieu de dénoncer le caractère impérialiste et anti-prolétarien de cette guerre, au lieu de transformer les organisations légales en organisations illégales pour continuer la lutte dans des conditions nouvelles, les partis sociaux-démocrates ont choisi la guerre et la collaboration avec la bourgeoisie. Pourquoi ? Parce qu'en dépit d'une phraséologie révolutionnaire, ils refusaient tout moyen révolutionnaire de lutte. Karl Kautsky, théoricien du parti social-démocrate allemand, écrivait en 1893 : « Le parti socialiste est un parti révolutionnaire ; il n'est pas un parti qui fait des révolutions. Nous savons que notre but ne peut être atteint que par une révolution, mais nous savons aussi qu'il ne dépend pas de nous de faire cette révolution, ni de nos adversaires de l'empêcher1. » Lorsque la situation est révolutionnaire, estime Lénine, l’erreur fondamentale est de croire que la révolution éclatera et que le système capitaliste ainsi que la bourgeoisie s’effondreront d’eux-mêmes sans que la lutte soit nécessaire. Ce « radicalisme passif » – c'est ainsi qu'on caractérise parfois la position de Kautsky – doit céder la place à l’action du parti révolutionnaire essayant d'entraîner les masses dans une action visant le renversement du gouvernement et l’instauration du socialisme. 

1. Karl Kautsky, « Catéchisme socialiste », Neue Zeit, 1893, repris dans Karl Kautsky, Le Chemin du pouvoir, 1909, Éditions Anthropos, 1969, p. 67.

 

La Revue du projet, n° 65, mars 2017

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