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L’Art d’ignorer les pauvres, John Kenneth Galbraith, Laurent Cordonnier et Jonathan Swift

Le Monde diplomatique / Les liens qui libèrent, 2011

Par Morane Chavanon

Pour le philosophe Roland Barthes, dans son livre devenu classique Mythologies (Seuil, 1957), le politique doit être entendu comme l’ensemble des rapports humains dans « leur pouvoir de fabrication du monde ». Et c’est au travers de l’élaboration de mythes que sont naturalisés les rapports de pouvoir, accompagnant les transformations historiques de la société.

Dans ce recueil de trois textes publiés dans Le Monde diplomatique, c’est à la mythologie entourant la pauvreté que nous sommes invités à nous intéresser. Les inégalités sociales sont le fondement structurel du système capitaliste depuis son avènement. Si les promesses de prospérité économique censées s’accomplir par une ampleur toujours plus grande accordée au marché et à la libre concurrence, force est de reconnaître qu’elles n’ont concerné qu’une poignée des acteurs engagés. Mais alors, que faire des autres ? Les « surnuméraires », les « pauvres », les « précaires », les « chômeurs » ?

Pour en accepter la présence, voire mieux, pour justifier la place qu’ils occupent, élites politiques, économiques, et issues de certaines fractions du monde intellectuel se sont relayées dans l’histoire pour sophistiquer le vernis de légitimation des écarts de richesse, corollaire nécessaire à l’accumulation de profits de quelques-uns. Se donne à voir une mythologie de la pauvreté, chaque récit offrant un nouveau masque au capitalisme au gré de ses évolutions historiques.

Le texte de John Kenneth Galbraith fait l’analyse des moyens théoriques dont s’est dotée la pensée libérale pour évacuer la mauvaise conscience de la société au sujet des pauvres. On passe de l’utilitarisme d’un Jeremy Bentham (XVIIIe), pour qui la pauvreté est le mal nécessaire d’un système qui s’avère vertueux pour le plus grand nombre, et qu’on ne saurait donc remettre en question ; à la doctrine de Malthus (XVIIIe) pour qui, si les pauvres sont pauvres, c’est parce qu’ils sont trop nombreux, c’est alors leur fécondité qui est en cause ; au darwinisme social américain du XIXe siècle, prémisse du mythe du self-made-man, dont la réussite repose sur des qualités exceptionnelles et une volonté de fer.

Sur une période plus récente, c’est à la lutte contre le chômage, et surtout la guerre faite aux chômeurs que s’attaque Laurent Cordonnier. L’économiste décortique les théories actuelles sur le chômage portées par les gouvernements des pays du Nord, dans la veine des recommandations faites par l’OCDE en 1994. Au premier rang de celles-ci on trouve la thèse du chômage volontaire, justifiant l’impérieuse nécessité de lutter contre les « faux chômeurs » dont le coût s’avérerait exorbitant pour les États. Dans un fonctionnement économique marqué par les délocalisations, la baisse des investissements productifs, l’explosion des dividendes accordés aux actionnaires et la fraude fiscale, on assiste à un renversement du sablier. Si le chômage existe, c’est la faute des chômeurs ! Ces derniers verraient tant d’avantages à rester au chômage qu’ils se tiendraient d’eux-mêmes à bonne distance du marché du travail. Il s’agit là du mythe fondateur du workfare state (que l’on pourrait traduire par « travailler pour le bien-être » ou « rendre le travail enviable », en opposition au welfare state, « État-Providence » de l’après-guerre) ayant fait son apparition dans la bouche des gouvernants occidentaux à la fin des années 1970, et qui s’est durci à compter des années 1990, sous l’impulsion de l’OCDE. L’impératif de créations d’emplois s’est mué en un combat pour que les individus « activent » leurs démarches de recherche d’un travail, tout en multipliant les contrats précaires. Laurent Cordonnier parle d’une attaque coordonnée du système salarial, tel qu’il s’est façonné au gré des luttes ouvrières, par les flancs. La répression du chômage aurait pour effet de générer une peur telle qu’elle conduirait les individus à accepter un emploi sous n’importe quelle condition. L’OCDE, consciente qu’une réforme frontale du travail ferait prendre le risque d’une levée contestataire, préconise un grignotage par les côtés du noyau dur des acquis sociaux.

Enfin, Jonathan Swift propose une solution détonante pour régler le problème de la misère dans l’Irlande du XVIIIe siècle dont il se fait l’observateur : les pauvres font des enfants, au lieu d’être un problème à la charge de l’État, ces derniers peuvent devenir LA solution… Au lecteur de découvrir le dénouement de cette pépite d’humour noir, illustrant bien son potentiel subversif et sa portée critique ! 

 

La Revue du projet, n° 65, mars 2017

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