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Black America Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle), Caroline Rolland-Diamond

Éditions La Découverte, 2016

Par Igor Martinache

Tandis que Barack Obama vient de quitter la Maison-Blanche après huit années au pouvoir, d’aucuns ont relevé non sans paradoxe que l’élection du premier président « noir » s’était accompagnée d’un regain des tensions raciales aux États-Unis. Tensions qui se sont en particulier cristallisées dans une série de mouvements émeutiers systématiquement déclenchés par l’assassinat par des policiers ou miliciens de jeunes hommes noirs désarmés et innocents. Un scénario malheureusement bien rodé dans ce pays et qui ne constitue que la face émergée de l’iceberg d’une relégation socio-économique tous azimuts des Africains-Américains, qui persiste jusqu’à aujourd’hui en dépit des proclamations de certains. Pour saisir les racines de cette « question raciale », il s’avère comme souvent indispensable de regarder vers le passé. C’est ce que propose opportunément l’historienne Caroline Rolland-Diamond en retraçant la constitution progressive d’un mouvement culturel noir au cours du siècle et demi écoulé. Elle revient ainsi largement sur les multiples violences physiques,  légales, symboliques et sociales, qui se sont poursuivies bien après la fin de l’esclavage en 1865, mais aussi et surtout sur les diverses mobilisations des femmes et hommes « de couleur » pour conquérir une égale dignité. L’auteure détaille ainsi les différentes figures de cette lutte émancipatrice qui ne doivent cependant pas occulter le rôle de centaines de milliers de bien mal qualifiés d’anonymes. À côté des Martin Luther King, Marcus Garvey ou Malcolm X, il ne faut pas oublier le rôle déterminant d’Ida B. Wells, de Gloria Richardson ou évidemment de Rosa Parks. Militante communiste chevronnée, celle-ci était d’ailleurs bien éloignée de l’image de passivité qu’on en a conservée – elle-même d’ailleurs en partie forgée par les militants d’alors, soucieux de donner des gages de respectabilité pour gagner le soutien de « l’opinion ». De même, Martin Luther King était-il bien éloigné de la version affadie qu’en a promue une administration Reagan acculée dans les années 1980 au vote d’un jour férié en l’honneur du pasteur baptiste. Ces deux figures majeures incarnent d’ailleurs à elles seules les principales tensions qui ont traversé ce vaste mouvement noir fait de multiples organisations et de tournants soigneusement restitués par Caroline Rolland-Diamond. La première concerne en effet la place des femmes et plus précisément la difficile émergence d’un féminisme noir à côté de l’exaltation de valeurs viriles que les escouades paramilitaires du Black Panthers Party ont sans doute poussé à leur paroxysme. Le rapport à la violence et à la radicalité politique constitue justement l’autre grande fracture interne dès le début du XXe siècle, entre d’une part les tenants de la recherche d’une promotion sociale (uplift) individuelle plus que collective, passant par l’éducation et la réussite économique dans la lignée de Booker T. Washing­ton, et ceux revendiquant l’égalité civile et politique immédiate, davantage inspirés par W.E.B. Du Bois. Une telle tension ne doit cependant pas faire oublier le fait, comme y insiste l’auteure, qu’il s’agit bel et bien des deux ramifications indissociables d’un même mouvement, de même qu’il ne faut pas occulter l’importance des activités culturelles, et notamment sportives, dans la formation progressive d’une conscience commune des femmes et des hommes noirs états-uniens, de même que le soutien sans ambages du Parti communiste américain, même si l’accusation d’être des « rouges » a pu servir à plusieurs reprises à délégitimer militantes et militants noirs. Bref, malgré sa taille intimidante, cet ouvrage sans équivalent se lit comme un roman – édifiant et révoltant – et représente une lecture indispensable à qui veut comprendre l’une des fractures majeures qui travaille la société états-unienne contemporaine et plonger sous la surface des grandes représentations médiatiques pour tirer les différents linéaments d’un combat pour l’égalité encore inachevé.

La Revue du projet, n° 64, février 2017

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