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John Rawls, du libéralisme à l’égalité sociale, entretien avec Rima Hawi

John Rawls (1921-2002) est un philosophe américain qui a inspiré de nombreux théoriciens libéraux, des plus radicaux comme Friedrich Hayek jusqu’aux modérés tel Amartya Sen. Pourtant, dans son dernier ouvrage John Rawls, itinéraire d’un libéral américain vers l’égalité sociale, Rima Hawi dresse un portrait bien plus nuancé de cet auteur. Rawls évoquerait même dans son dernier ouvrage la nécessité de dépasser le système capitaliste, un aspect de son œuvre bien moins prisé par les théoriciens du libéralisme.

 

 

Pourquoi avoir choisi de faire votre thèse sur l’œuvre de John Rawls ?

C’était presque par un simple hasard. Quand j’étais encore à Beyrouth, dans le cadre d’un cours d’économie publique, on nous a présenté les théories utilitaristes et de justice sociale. J’ai fait des recherches à la bibliothèque pour aller plus loin et j’y ai trouvé un livre intitulé Théorie de la justice de John Rawls. Sur le chemin du retour, je l’ai fait tomber dans une flaque d’eau. J’ai essayé de le nettoyer page par page, ce fut d’une certaine façon le début de ma lecture. Ensuite, je suis venue en France où j’ai réalisé mon DEA d’histoire de la pensée économique et fait un mémoire sur les utilitaristes. J’ai continué mon travail sur Rawls car il a rapport avec la théorie utilitariste.

 

Le choix de traiter Rawls avec un angle progressiste s’inscrit-il dans le cadre d’un engagement politique ?

Non, je n’étais pas engagée quand j’ai commencé ce travail. De plus, en France, cet auteur est clairement présenté comme un libéral. Il n’y a donc aucune raison de faire le lien entre un engagement personnel progressiste et John Rawls.

 

C’est un ouvrage d’économie mais la démarche n’est-elle pas plutôt littéraire ?

C’est bien une thèse d’économie. Mais, dans un souci d’exactitude, on pourrait affirmer qu’il s’agit d’une thèse de philosophie-économie. Les deux disciplines sont intimement liées lorsqu’on aborde la justice sociale. John Rawls fait également ce lien. Les « grands utilitaristes », selon ses propres termes, contre lesquels il se positionne, sont économistes. Par conséquent, s’il voulait contrer leurs théories, il était dans l’obligation de compléter sa formation philosophique par des cours d’économie. Ce livre retrace dans un premier temps le parcours des influences économiques et philosophiques de Rawls, ensuite le débat qu’il a suscité dans les deux disciplines et enfin les perspectives progressistes que l’on peut tirer de son œuvre.

Concernant la méthodologie, j’ai fait le choix de ne pas seulement traiter son ouvrage principal (Théorie de la justice) mais de travailler aussi sur ses premiers écrits du début des années 1950 jusqu’à son dernier ouvrage. J’ai découvert qu’il avait un parcours intellectuel très intéressant qui n’est pas linéaire, contrairement à ce qui peut être dit. Ce que j’essaye de démontrer dans ce travail est différent de ce que la littérature secondaire a l’habitude de présenter. Amener John Rawls vers le dépassement du système capitaliste est malheureusement vu comme un positionnement dogmatique. Donc ne devant pas faire l’objet de considération. 

 

Pourriez-vous définir en quelques mots l’utilitarisme ?

Trotski écrit dans sa biographie : « L’utilitarisme de Bentham me semblait être le dernier mot de la pensée humaine. Durant quelques mois, je me sentis irrésistible benthamiste. » Cela montre quel attrait peut avoir la théorie utilitariste. D’après Rawls, il y a effectivement quelque chose de naturel et rationnel à affirmer que la finalité de l’individu consiste dans la recherche de son bonheur individuel, c’est-à-dire de maximiser ses plaisirs et diminuer ses peines. Dans la théorie utilitariste cette idée est étendue au collectif, il s’agit de maximiser le plus grand bonheur du plus grand nombre, tout en prenant en compte que chaque personne ne compte que pour un. Cela justifie les politiques économiques dites conséquentialistes. C’est-à-dire la conséquence que peut avoir une politique économique sur le bonheur du plus grand nombre. Au départ, John Rawls se situe dans la citadelle utilitariste.

 

Comment Rawls se positionne par rapport à cette théorie ?

Il se différencie des penseurs utilitaristes sur la question de la justice sociale et de la redistribution des richesses. Il résume la théorie utilitariste au fait qu’elle ne soit pas distributive. D’abord, « le plus grand bonheur du plus grand nombre » signifie qu’on ne s’intéresse pas au petit nombre. Ensuite, cette théorie ne s’intéresserait pas à la façon dont on redistribue et distribue les droits, les devoirs, les privilèges, les chances et les richesses. Tout au plus, l’utilitarisme dans sa version égalitaire préférera la répartition égale parmi deux répartitions qui produisent la même satisfaction totale. Mais ce n’est pas la problématique principale.

C’est donc sur ce point précis qu’il se positionne. Mais au début de Théorie de la justice, il commet l’erreur de vouloir formuler une réponse systématique aux utilitaristes. C’est trop large. Il réduit le champ de comparaison dans son second ouvrage (Libéralisme politique) pour finalement abandonner la comparaison avec l’utilitarisme. Sa théorie étant devenue fiable (donc critiquable en soi) sans comparaison nécessaire.

 

D’après votre travail, John Rawls connaît une grande évolution intellectuelle. Quels en sont les moments clé ?

Du point de vue des écrits, il y a deux Rawls : celui des livres et celui des notes de bas de page. Dans ces dernières se trouvent ses inspirations théoriques, ses rectifications et ses limites théoriques. Il y a aussi le Rawls des archives et je suis allée directement à Harvard pour les consulter. J’ai découvert une autobiographie, un cahier des obsèques mais aussi des index qu’il réalisait lui-même sur chaque ouvrage qu’il lisait. Cette matière nous donne des indications sur les notions et les auteurs qui l’interpellaient. Trois moments peuvent être déduits à l’appui de ces différentes sources.

Les travaux jusqu’à son premier ouvrage et celui-ci y compris caractérisent le premier moment. Celui de l’établissement de sa théorie : la justice comme équité et le travail sur ces principes de justice (égale liberté pour tous, égalité des chances et principe de différence ou amélioration de la situation des plus défavorisés) et leur validation théorique. À ce moment le point important est de présenter sa théorie comme une théorie du contrat social. Entre son premier et son deuxième ouvrage, il travaille essentiellement sur la stabilité de sa théorie. En d’autres termes, il se demande comment s’assurer de la stabilité d’une société au regard des principes qu’il a définis. Enfin, son dernier moment est le passage entre le deuxième et le troisième livre. Il s’interroge sur les systèmes et les régimes socio-économiques capables de mettre en œuvre les principes de justice.

À ce stade, il qualifie son travail d’utopie réaliste. Il se pose la question du régime politique pouvant mettre en place les principes de justice qu’il a développés dans les années 1950. Il définit cinq types de régime : 1) le capitalisme du laisser-faire ; 2) le capitalisme de l’État-providence ; 3) le socialisme d’État avec économie dirigée ; 4) le socialisme libéral démocratique ; 5) la démocratie de propriétaires.

 

Il est aisé de saisir à quoi se réfèrent les trois premières catégories, pouvez-vous nous en dire plus sur les deux dernières ?

Avant, j’aimerais ajouter une précision. Cette typologie est une reprise de ce qu’il avait déjà travaillé dans Théorie de la justice et qui a parfois été dévoyée, je cite : « Certaines personnes ont pu interpréter ma théorie comme étant une théorie qui pouvait s’associer à un capitalisme d’État-providence. » C’est le chemin pris par une grande partie de la littérature secondaire. Dans son dernier ouvrage, il se distingue donc du capitalisme de type « laisser-faire » à la Hayek mais aussi du capitalisme d’État-providence.

Le capitalisme du « laisser-faire » s’intéresse seulement aux questions d’efficacité et laisse de côté les questions de justice sociale. Le capitalisme d’État-providence se préoccupe de l’égalité des chances mais n’organise pas les politiques nécessaires pour la réaliser car ce système est dirigé par une minorité possédant les pouvoirs économiques et politiques, de sorte qu’une majorité (les défavorisés, les travailleurs) est exclue du processus politique, donc des décisions. C’est très important de le souligner, rappelons-nous que John Rawls est une référence incontournable pour bon nombre d’auteurs libéraux, voire ultralibéraux !

Par conséquent, il reste deux systèmes : la démocratie de propriétaires et le socialisme libéral (ou de marché). La démocratie de propriétaires, qu’il défend, fait le constat que dans la société capitaliste il y a une inégalité de propriété des moyens de production. Cette inégalité engendre nécessairement des « défavorisés ». Il faut donc répartir la propriété pour que les individus défavorisés aient la possibilité d’accéder à des revenus et des richesses supérieurs et puissent réaliser leur projet de vie. Le socialisme de marché, à la différence d’un socialisme dirigé, n’est pas un socialisme de parti unique, le pouvoir politique est partagé. C’est une économie de marché avec des institutions en arrière-fond. On peut penser à des entreprises qui seraient dirigées par des travailleurs.

 

Va-t-il plus loin dans la caractérisation de son projet ?

Non, malheureusement, il s’avance peu sur ces deux derniers régimes qu’il différencie uniquement comme différents du capitalisme. Toutefois, il fait une ouverture assez incroyable à la fin de son ouvrage, La Justice comme équité : une reformulation de la Théorie de la justice. Dans la section 52, à propos de la critique marxienne du libéralisme, il se demande : « Quelles sont les deux objections que soulèverait Marx par rapport à la démocratie de propriétaires ? » Il met en évidence deux limites auxquelles, d’ailleurs, il ne répond pas. Premièrement, un régime fondé sur la propriété privée engendre nécessairement des forces économiques et politiques qui l’éloignent des exigences de justice sociale, entre autres, parce que ce régime promeut la compétitivité et le désir d’augmenter son capital.

La deuxième limite est exprimée dans la section 52.3. D’après lui, le modèle des institutions d’une démocratie de propriétaires n’a pas pris en compte la démocratie sur le lieu de travail. Il affirme que Marx soulèverait la question de la démocratie sur le lieu de travail et son rôle dans la détermination du cours général de l’économie. Cela le conduit à se demander : est-ce qu’une entreprise dirigée par des travailleurs changerait le système ? Cette question exige un examen minutieux. Les perspectives à long terme d’un régime constitutionnel juste pourraient bien dépendre d’elle.

C’est ainsi le constat de Rawls que la limite de tout le travail qu’il a accompli pendant des décennies sur les institutions reste que les portes de l’entreprise n’ont jamais été ouvertes. Là où la confrontation entre les plus défavorisés – les travailleurs – et les plus favorisés – les capitalistes – a lieu et est la plus violente. n

 

*Rima Hawi est économiste. Elle est maître de conférences à l’université de Versailles- Saint-Quentin-en-Yvelines.

Propos recueillis par Quentin Corzani.

La Revue du projet, n° 64, février 2017

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