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Le freudo-marxisme, Henriette Simonowski

Thème qui connait son heure de gloire dans les années 1968 sur les campus gauchistes (avec, notamment, le célèbre ouvrage La Révolution sexuelle : pour une autonomie caractérielle de l'homme), le freudomarxisme, formalisé par Wilhelm Reich, naît en fait d'une réflexion sur le rapport des masses au fascisme allemand. Une réflexion hétérodoxe, sans doute datée, sur un sujet, hélas, toujours fécond.

 

L’expression « freudo-mar­xisme » contient explicitement les noms de Freud et de Marx. Elle a été forgée pour rendre compte des tentatives de conciliation de la psychanalyse et du marxisme, exprimant d'une part le besoin de développer les implications sociales de la psychanalyse et d'autre part le besoin de développer certains concepts marxiens, tels qu’« idéologie » ou « facteurs subjectifs », afin de contrecarrer une vision trop économiste des luttes politiques.

La psychologie sociale

La psychologie sociale que pratique Wilhelm Reich (1897-1957) est la tentative la plus systématique de réaliser cette articulation. Il adhéra au Parti communiste allemand en 1930 et dut fuir l’Allemagne nazie en 1933, en raison de  ses origines juives. Cette psychologie est une science auxiliaire à la sociologie, devant permettre de « discerner l’influence des idéologies sociales sur le développement psychique de l’individu » (Matérialisme dialectique et psychanalyse). Contrairement à la sociologie, la psychologie sociale s'intéresse au « pourquoi » des phénomènes sociaux, et non au « comment », privilégiant non les opérations, les calculs, les statistiques, etc., qui sont les outils principaux de la sociologie, mais la subjectivité des hommes dont l’activité s’incarne dans des faits objectifs.

La prise de pouvoir par les fascistes allemands en 1933 est l'occasion pour Reich de mettre en pratique la psychologie des masses. Ses analyses prennent naissance à la suite d'un débat très important au sein du Parti communiste allemand de l'époque concernant la nature de l'adhésion des masses au fascisme. Les communistes étaient convaincus que les masses appauvries, jetées au chômage par la crise économique de 1929, se précipiteraient dans le combat socialiste et révolutionnaire à leurs côtés. Les conséquences de cette méconnaissance de la nature du fascisme furent graves : ni les socialistes ni les communistes n'opposèrent de résistance. Mais au lieu de donner des explications « objectivistes », qu’il prétend être des échecs à rendre compte du réel, Reich développera l’hypothèse selon laquelle l’adhésion des masses au fascisme se fait sur des bases profondes : caractérielles, morales, idéologiques, liées au fonctionnement de la personne, dont la structure est non pas biologiquement déterminée mais le fruit d'une construction historique.

L'illusion selon laquelle les masses appauvries se lanceraient dans le combat pour le socialisme est fondée sur une conception de l'humain et de la société très courante au sein de la gauche. On y dénote une influence du positivisme scientifique dans l'analyse des rapports humains, réduits à des rapports entre individus considérés non comme des personnes, des êtres à la mécanique complexe et profonde, mais comme des producteurs, des individus rationnels dont les actions sont analysables et ainsi facilement prévisibles.

Tout l'intérêt des théories de Reich réside dans sa prise en compte des facteurs subjectifs de l'adhésion au nazisme par la grande majorité des Allemands, toutes classes confondues, mais tout en restant dans un cadre matérialiste qui donne aux rapports de production sociaux la primauté dans la genèse des représentations et des idées humaines. Ainsi, dans le cas du fascisme, Reich affirme qu’il faut se rapporter à son corrélat économique qui est l’impérialisme, celui d’une couche dominante confrontée à des difficultés économiques : le fascisme est expansionniste, et l’expansionnisme nationaliste doit être compris comme la nécessité de l’expansion du « grand capital ».

Mais si l'origine de l'idéologie fasciste peut s'expliquer par des causes matérielles, il n'en va pas de même pour l'adhésion des masses à cette idéologie, dont les intérêts économiques diffèrent par rapport aux détenteurs de grands capitaux. Pour Reich, le fascisme n'est pas un exploit d'Hitler ou de Mussolini. Hitler et Mussolini ne réalisent pas d'exploits car le fascisme est porté par les foules, contrairement au militarisme qui peut être imposé aux masses de l'extérieur, par la force. Non seulement le fascisme est consenti par les masses, mais en plus il est désiré. Leur adhésion au fascisme doit se comprendre en termes de désir. Reich insiste sur la dimension irrationnelle de l’idéologie fasciste, telle que « le sentiment religieux, la soumission à des idéaux abstraits et moraux, la croyance à la mission divine du Führer » qui se rapportent à une couche plus profonde « caractérisée par un attachement autoritaire à un idéal de leader ou de nation ». C’est cet attachement qui se déploie en termes de désir du fascisme qu’il faut donc expliquer.

 

Le patriarcat, source du fascisme pour Reich

Reich détermine en premier lieu l’existence d’un terrain nourricier de la dictature dans la sphère de la psychologie de masse, qui constitue la force du fascisme. Le terrain nourricier dont parle Reich, autrement dit les conditions matérielles qui permettent le fascisme, est, non pas le système capitaliste à proprement parler mais la cellule familiale, c'est-à-dire la famille patriarcale. Le patriarcat est à la source du fascisme pour Reich : il en est la condition matérielle.

Or le patriarcat est caractérisé pour Reich par trois choses : il transforme la sexualité en marchandise ; il impose des rapports de domination au sein de la famille entre sexes ; il réprime la sexualité des femmes et des jeunes (enfants, filles ou garçons). Le patriarcat serait à l'origine d'une structure de caractère-type chez l'humain moyen, structure faite de plusieurs couches : une première couche superficielle définie par les qualités suivantes : l'homme est « réservé, courtois, compatissant, conscient de son devoir, consciencieux ». Cette première couche est soutenue par une deuxième qui se compose exclusivement d'impulsions cruelles, sadiques, lubriques, cupides, envieuses. Enfin, une troisième couche forme le noyau biologique de l'être humain : « un animal honnête, travailleur, coopératif, aimant, qui, dans un contexte rationnel donné, sait aussi haïr ». Le fascisme serait l’expression de la deuxième couche.

La relation autoritaire entre le chef de famille et ses autres membres est à la fois compréhensible en termes de contrainte mais aussi d'attachement. Et c'est ce double rapport à la contrainte et à l’attachement qui se retrouve à tous les niveaux de la sphère sociale. L’adhésion au fascisme se réalise sur la base d'un désir d'autorité qui se double d’un sentiment de culpabilité lors de la transgression de l'ordre instauré par l'autorité. La répression sexuelle au sein de la famille patriarcale déterminerait une soumission des individus au père, qui se poursuivrait par une soumission à l'État, à l'armée, à la direction de l'entreprise et qui engendrerait, principalement dans les classes moyennes, tout à la fois le besoin du chef et l’attachement au Führer.

Reich va plus loin en reliant le patriarcat et sa morale sexuelle répressive au racisme nazi et à son fantasme de la pureté. Pour lui, « l’idéologie de l’“âme” et de la pureté est l'idéologie mondiale de l’asexualité, de la pureté sexuelle, ou, pour appeler les choses par leur nom, une forme de refoulement sexuel et d’angoisse sexuelle, émanations d’une société patriarcale autoritaire ». Poursuivant son analyse, il relie le « mélange des races » à celui du mélange entre les couches dominantes et les couches opprimées de la société et donne ainsi à la répression sexuelle dans la société de classes un rôle de clef dans le maintien des classes laborieuses dans un état de soumission, empêchant ainsi la potentialité socialiste et avec elle l'égalité de tous les hommes de se réaliser. « Le refus de la fonction de plaisir dans le cadre de la société autoritaire, […] la répression des satisfactions sexuelles [étaient] destinés à créer une mentalité d’humilité et d’abdication générale aussi dans le domaine économique. »

Par l’analyse du fascisme en termes de psychologie de masse, Reich montre que l'idéologie n’est pas seulement un système argumenté et articulé de raison mais un mécanisme plus profond de construction d’une structure mentale qui façonne les choix politiques et économiques. Reich jette ainsi les bases théoriques d’une conception de l'État pourvu d’« appareils idéologiques » efficaces qu'Althusser saura développer dans son fameux texte traitant de la question (La Pensée, n° 151, 1970).

 

Une fidélité proclamée au manifeste communiste

Sur la base de ces analyses, plusieurs solutions concrètes peuvent être proposées, mais Reich adopte la solution la plus radicale qui reste fidèle au programme du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, et qui apparaît aujourd'hui comme un programme très utopique, le moins susceptible d'être réalisé. Fidèle au matérialisme historique de Marx, il propose la suppression du patriarcat et du capitalisme qui l'instrumentalise à ses fins, suppression qui serait synonyme de suppression de toute répression qui rend les masses humaines « abouliques, biopathiques, obséquieuses par la répression de la vie depuis des millénaires ». Un programme ambitieux caractérisé par l'abolition de la propriété privée et par l'abolition de la famille et l'éducation intégrale des enfants par la société. Comme on peut le lire dans le Manifeste : « L'abolition de la famille ! Même les plus radicaux s'indignent de cet infâme dessein des communistes. Sur quelle base repose la famille bourgeoise d'à présent ? Sur le capital, le profit individuel. La famille, dans sa plénitude, n'existe que pour la bourgeoisie ; mais elle a pour corollaire la suppression forcée de toute famille pour le prolétaire et la prostitution publique. La famille bourgeoise s'évanouit naturellement avec l'évanouissement de son corollaire, et l'une et l'autre disparaissent avec la disparition du capital. Nous reprochez-vous de vouloir abolir l'exploitation des enfants par leurs parents ? Ce crime-là, nous l'avouons. Mais nous brisons, dites-vous, les liens les plus intimes, en substituant à l'éducation par la famille l'éducation par la société. Et votre éducation à vous, n'est-elle pas, elle aussi, déterminée par la société ? Déterminée par les conditions sociales dans lesquelles vous élevez vos enfants, par l'immixtion directe ou non de la société, par l'école, etc. ? Les communistes n'inventent pas l'action de la société sur l'éducation ; ils en changent seulement le caractère et arrachent l'éducation à l'influence de la classe dominante. » n

 

*Henriette Simonowski est docteure en philosophie.

La Revue du projet, n° 64, février 2017

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