La revue du projet

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Un objectif commun pour l’Europe: le progrès humain, Anne Sabourin

Le Ve congrès du Parti de la gauche européenne a eu lieu à Berlin du 16 au 18 décembre. Anne Sabourin, membre du Comité exécutif du PGE, précise  le sens des évolutions de ce « parti de partis » et des combats qu’il va permettre de mener.

 

Où en est le PGE après deux mandats pendant lesquels un communiste français, Pierre Laurent, était son président?

Pierre Laurent s'était fixé comme objectifs d'approfondir les convergences politiques autour d'un projet commun alternatif à l'Union européenne libérale et de mettre le Parti de la gauche européenne dans l'action pour en faire un acteur reconnu. Beaucoup reste à faire, mais plusieurs pas ont été franchis. Le PGE dispose d'un ensemble d'« axes de refondation » de l'édifice européen dont le sens général est résumé ainsi dans le document d'orientation politique du congrès : « L'Europe doit devenir une union de nations et de peuples dont la souveraineté est respectée, dont l'objectif commun est le progrès humain. »

Des débats « originels » demeurent sur le cadre européen actuel et les moyens de le dépasser. Mais tout le monde s'accorde sur le besoin de lutter avec des parts toujours plus larges de nos sociétés si nous voulons changer quelque chose. C'est pour cela que dans la dernière période, nous avons concentré nos efforts de dialogue et de rassemblement avec les forces progressistes européennes – à travers notamment la candidature d'Alexis Tsipras à la présidence de la Commission européenne en 2014, ou le Forum européen des alternatives en 2015 – et même mondiales avec la structuration d'une activité internationale intense. Notre parti européen a mené ses premières campagnes, dont une – remarquable – sur le droit à l'avortement libre et gratuit en Europe.

La présidence de Pierre Laurent a été chaleureusement saluée pendant le congrès. Je crois qu'il a su créer une bonne ambiance de travail, de confiance et d'écoute, propice aux efforts politiques indispensables pour trouver des positions communes acceptables par tous, ce qui n'est pas simple avec un « parti de partis » aux histoires, traditions et sensibilités politiques différentes. C'est maintenant Gregor Gysi, camarade allemand de Die Linke, avec quatre vice-présidents dont Pierre Laurent, qui devra poursuivre ces objectifs à la présidence. Et le PGE s'est doté de nouvelles structures plus réactives à l'actualité politique et capables de s'adapter aux évolutions de la situation en Europe. À noter la tenue chaque année d'une assemblée générale, la création d'un secrétariat politique de dix membres (dont sept femmes !). Huit organisations ont « intégré » le PGE lors de ce congrès, en tant que membres, observateurs, ou partenaires (dont Ensemble !).

Que retenez-vous des échanges du congrès du PGE ? De quel(s) message(s) la délégation du PCF était-elle porteuse?

Le signal du congrès est celui de l'unité face à l'adversité. Le « document politique » a été adopté par 81 % des délégués. Fruit de plus d'un an de travail collectif, il présente une analyse commune de la situation extrêmement dangereuse dans laquelle se trouve l'Europe et de l'impasse de la construction libérale de l'Union européenne. Un moment historique caractérisé par le Brexit, la poussée des forces d'extrême droite, et l'incapacité des forces dominantes à sortir de la logique austéritaire, du tout marché et de la domination de la finance.

Le texte insiste alors sur la nécessité absolue de faire émerger une voie progressiste à l'échelle européenne. Pour y parvenir, le renforcement de la coopération et de la solidarité à gauche est indispensable. Malgré des débats qui se sont polarisés en son sein, à l’aune de l'expérience douloureuse de la Grèce et de l'approfondissement des crises tous azimuts dans l'UE, notre boussole demeure celle de l'émergence d'un front commun des forces de progrès. Un front qui peut s'élargir encore : « Le PGE affirme sa volonté de travailler avec toutes les forces de gauche engagées dans l'opposition d'austérité, même quand des débats les traversent sur les solutions à la crise européenne. Il affirme aussi sa volonté de travailler avec les sociaux-démocrates qui n’acceptent pas de renoncer aux valeurs de la gauche et refusent de relayer l’offensive néolibérale. Le PGE souhaite approfondir les relations avec les forces écologistes qui ne se résignent pas au “capitalisme vert” et qui partagent le souci d’allier transformation sociale et transformation écologique. »

La délégation du PCF (Isabelle de Almeida, Lydia Samarbakhsh, Anne Sabourin, Camille Lainé, Hélène Bidard, Fabienne Lefebvre, Pierre Laurent, Patrick Le Hyaric, Frédéric Boccara, Jacques Maréchal, Vincent Bouget, Maxime Benatouil) y a joué un rôle constructif et enthousiaste, participant à toutes les échelles à la bonne tenue de l’événement, contribuant énergiquement au débat de contenu et à la conception des initiatives politiques majeures adoptées par le congrès. Nous sommes intervenus essentiellement sur le terrain du projet, en proposant par exemple l'organisation d'une campagne contre la traite des femmes en Europe, ou en plaidant pour une alternative au système économique et monétaire européen ; et pour apporter des éléments d'analyse sur la situation politique en France, le mouvement contre la loi Travail, la lutte contre le FN.

 

Quels enseignements les progressistes du continent tirent-ils du sort fait à la Grèce et du Brexit?

Mis bout à bout, ces deux événements majeurs nous indiquent l'accélération de la crise que connaît l'Union européenne et les réponses que le capital et ses représentants politiques y apportent. D'une part, avec la Grèce, l'usage de la violence, du chantage, de la pression financière pour étouffer une alternative sociale et démocratique. Une manifestation crue et visible de la confrontation de classe.

Avec le Brexit, c'est plus pervers, c'est la tentative de faire bifurquer les classes populaires de leurs intérêts. Objecti­vement, il y a un compromis entre establishment néolibéral et les forces nationalistes, xénophobes et populistes pour enfermer les peuples dans une alternative qui ne mette pas en cause le capital. Cette deuxième caractéristique s'est matérialisée dans la question posée aux Britanniques, mais elle s'exprime à travers d'autres convergences dans les sommets européens, notamment sur la question migratoire.

Nous pouvons en tirer deux grandes leçons qui, dans le même temps nous invitent à agir. D'abord, quand un pays, un peuple, un gouvernement progressiste est agressé, il ne faut pas quitter le navire. Nous sommes tellement en situation d’interdépendance que cela revient à nous tirer une balle dans le pied. Concernant la Grèce, voici ce que dit le texte du congrès : « L’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de gauche en Grèce montre tout à la fois que des victoires sont possibles et que le changement des rapports de forces politiques dans un seul pays ne suffit pas. Il faut ouvrir des brèches dans les autres pays pour renverser le rapport de force en Europe. L'expérience de la Grèce est en cours et le peuple grec aura à nouveau besoin de gagner des batailles européennes face à la troïka et dans l'Eurogroupe ». Les destins des peuples européens sont liés ; toute volonté émancipatrice affrontera de puissants intérêts, nous devons travailler à la formation de majorités politiques de progrès et à l'unité des classes populaires de nos pays. Et concernant le Brexit, une bataille idéologique d'ampleur est engagée, nous devons y prendre notre part pour sortir les peuples du piège que constitue la seule alternative entre poursuivre avec cette Union européenne ou en sortir pour mener la même guerre économique.

 

Parmi les décisions prises, l'idée d'un forum annuel a été retenue. De quoi s'agit-il?

C'est un projet très enthousiasmant qui vise à ouvrir un nouvel espace politique à l'échelle européenne. Inspirée du Forum de Sao Paulo, notre ambition est de regrouper un panel très large de partis de gauche, d'organisations syndicales et sociales, d'ONG, d'intellectuels, de mouvements citoyens de toute l'Europe, pour débattre, dégager des idées-forces, des actions communes visant l'émergence du « front commun des forces de progrès » évoqué plus haut. Il s'agit d'envoyer un signal, un espoir, à toutes celles et à tous ceux qui luttent, de travailler des convergences et des complémentarités entre des forces qui évoluent dans des secteurs différents, dans des pays différents, et qui aujourd'hui butent sur leurs limites bien qu'elles aient, au fond, une certaine visée commune : le progrès social, écologique et démocratique. Ce que nous proposons, c'est que, face aux dangers de la période, nous nous mettions « en tas », libérions notre créativité, concrétisions nos solidarités.

Sur la forme, tout est encore à définir. Le Forum européen des alternatives tenu à Paris en mai 2015 était une première expérimentation, plus « événementielle ». Aujourd'hui, nous souhaitons une construction pérenne, qui permette une continuité du travail de convergence et ouvre la possibilité de campagnes, d'actions communes. Chaque année, un nouveau pays pourrait accueillir le forum. La première édition se tiendra à Marseille en novembre 2017.

 

Comment faire vivre le débat sur l'enjeu européen pendant les échéances électorales de 2017?

À coup sûr, la question européenne sera au cœur des échéances de 2017, avec, en toile de fond, la procédure de Brexit. Theresa May, la Première ministre du Royaume-Uni a annoncé que le processus de sortie de l'UE serait enclenché avant la fin mars. Une actualité brûlante et pleine d'incertitude qui fera couler de l'encre. Plus généralement, personne ne peut prétendre avoir un projet pour la France sans se positionner sur l'avenir de l'UE et la politique européenne de notre pays.

D'ores et déjà, Fillon, Macron et l'ensemble des candidats à la primaire socialiste convergent sur une idée – il faut sauver ou relancer l'Union européenne – et sur deux « réformes » concrètes : un renforcement du « gouvernement » de la zone euro et la construction d'une Europe de la défense. Entendre un renforcement des mécanismes de soumission aux critères de stabilité et une escalade guerrière dans la plus grande confusion entre immigration, sécurité, lutte contre le terrorisme et militarisation des relations internationales. Il nous faudra donc faire connaître notre ferme opposition à cet approfondissement plein de dangers de l'intégration européenne.

Et si Valls sort gagnant de la primaire, la convergence avec Fillon se fera également sur l'austérité et un nouvel abaissement du « coût du travail ». Une des batailles que nous pouvons gagner dans le débat présidentiel est de rendre majoritaire l'idée qu'il faut sortir de l'austérité et que les Français ne veulent pas d'une autre loi Travail. Si c'est un autre qui gagne la primaire, alors le débat de la gauche devra porter sur l'alternative à l'austérité.

Le FN se sert du Brexit comme modèle de démarche gouvernementale en direction de l'UE. Le Pen a lissé son discours mais sa logique est la suivante : aller à Bruxelles récupérer « des souverainetés », et en premier lieu la souveraineté monétaire. En cas de refus, ce serait le référendum sur le Frexit. Compte tenu de la tournure que prend la sortie du Royaume-Uni de l'UE, il est clair que Marine Le Pen peut perdre des points. Le pourcentage de Français souhaitant rester dans l'UE a augmenté de trois points depuis le Brexit (65 à 68 %). Bien évidemment, pour nous, la difficulté consistera à démontrer l'impasse de son projet et les risques qu'il fait encourir au peuple, tout en portant fortement la critique de l'UE actuelle.

L'enjeu majeur est donc de faire émerger une troisième hypothèse dans le débat national : celle d'une France à l'offensive pour la construction d’une union de peuples, libres, souverains et associés, investissant pour le développement commun, la garantie des droits humains élémentaires, et agissant pour changer le cours de la mondialisation. Notre projet est « original » dans le paysage car il est le seul à se préoccuper du sort des travailleurs, hommes et femmes, et des besoins sociaux. La France en commun a été construite autour de batailles prioritaires et d'initiatives gouvernementales que devrait mettre en œuvre notre pays dans cette optique. Quelles que soient les divergences – et elles sont importantes – avec Jean-Luc Mélenchon sur l'Europe, nous allons défendre notre vision des choses. Assumons cette différence ! L'Europe sera le sujet d'une des grandes initiatives nationales de notre campagne autonome. Enfin, concernant les législatives, il y a au moins deux grandes questions à soulever : celle de la situation des Français de l'étranger et, dans le cas du Royaume-Uni, qui doivent bénéficier d'une attention particulière compte tenu des annonces de Theresa May visant une limitation de l'immigration venue des pays européens (300 000 Français vivent outre-Manche) ; et la place du Parlement national dans les processus décisionnels de l'UE. En France, l'exécutif ne prend pas ses mandats du Parlement avant les sommets européens. Cette anomalie antidémocratique doit prendre fin! 

 

La Revue du projet, n° 64, février 2017

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