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Rage, cynisme et violence post-politique, Slavoj Žižek

Pourquoi des jeunes qui paraissent intégrés régressent dans le terrorisme?

 

Comprendre les causes profondes des actes violents

Ali Sonboly, l'homme qui tua neuf personnes dans un centre commercial de Munich (citoyen allemand et iranien de 18 ans, décrit par les média comme « un adolescent perturbé et solitaire obsédé par le massacre de masse ») eut cette conversation (ou, plutôt, cette joute verbale) juste avant la fusillade:

Homme sur un balcon : Espèce de sale con.
Ali : À cause de gens comme toi j'ai été persécuté pendant sept ans.
Homme sur le balcon : T'es un sale con. T'es un putain de sale con.
Ali : Maintenant je vais devoir acheter un flingue pour te buter.
Locuteur inconnu : Merde ! Enculés de Turcs !
Homme sur le balcon : Merde ! Enculés d'étrangers.
Ali : Je suis allemand (...) Oui, quoi, je suis né ici.
Homme sur le balcon : Oui et qu'est-ce que tu crois que tu fais, hein ?
Ali : J'ai grandi ici dans les « Hartz 4 » (aide au logement social).

La signification évidente de « Je suis allemand… Je suis né ici » semble que, bien que formellement citoyen allemand, l'homme n'a jamais été réellement accepté et reconnu comme tel. Mais reste la question : quel était son propre désir ? Voulait-il réellement devenir allemand ? Et quel type d'Allemand ? La référence d'Ali à sa position sociale qui a fait de lui ce qu'il est (J'ai grandi ici dans les «Hartz 4» ) rappelle le mantra sur les programmes sociaux et les efforts d'intégration négligés qui ont privé la jeune génération d'immigrants de perspectives claires. On devrait s'efforcer de comprendre les causes profondes des actes violents plutôt que de se satisfaire d'idées revanchardes : peut-on imaginer ce que cela signifie vraiment d'être un jeune homme dans une banlieue pauvre et métissée, suspecté a priori et harcelé par la police, vivant dans une grande pauvreté, en rupture familiale, sans emploi et souvent inemployable, et sans espoir d'avenir ?

La limite toutefois d'une telle appro­che est qu'elle ne fait que lister les conditions objectives de la révolte, ignorant ses dimensions subjectives : se révolter implique une prise de position, une déclaration au moins implicite de la façon dont on se situe par rapport à ses conditions objectives, de la façon dont on les subjectivise. Nous vivons une telle époque de cynis­me que nous imaginons aisément un protestataire qui, pris la main dans le sac en train de piller et brûler un magasin et pressé de s'expliquer sur les raisons de sa violence, commencerait soudainement à parler comme un travailleur social : citant la mobilité sociale réduite, l'insécurité grandissante, la désintégration de l'autorité paternelle, le manque d'amour maternel durant la petite enfance, Il saurait ce qu'il fait (que ce qu'il a fait est mal), mais néanmoins le ferait.

 

Les différents types de racisme contemporains

Pour bien comprendre ce point, il est tout d'abord nécessaire de discerner dans une sorte d'analyse spectrale les différents types de racisme contemporains. D'abord, il y a le traditionnel rejet du – despotique, barbare, orthodoxe, corrompu… – musulman au nom des valeurs authentiques – occidentales, civilisées, démocratiques, chrétiennes, etc. Ensuite, il y a le politiquement correct « racisme attribué » : la perception multicultura­liste de l'islam comme le terrain des horreurs ethniques et de l'intolérance, des passions de guerre irrationnelles et primitives ; en opposition au processus libéral-démocratique post-États-nations de résolution des con­flits par la négociation rationnelle, le compromis et le respect mutuel. Le racisme est ici attribué à l'autre, tandis que l'on occupe la position confortable de l'observateur neutre et bienveillant, sin­cèrement consterné par les horreurs qui se passent là-bas. Enfin, il y a le racisme inversé, qui célèbre l'authenticité exotique du musulman, qui, au contraire de l'Occidental inhibé et anémique, continue à exhiber une prodigieuse soif de vivre.

Cela nous amène à un point clé du racisme attribué concernant la distinction entre le mépris culturel de l’autre et le racisme stricto sensu. Habituellement, le racisme est considéré comme la version la plus forte et la plus radicale du mépris culturel : nous avons affaire au racisme lorsque le simple mépris de la culture de l’autre amène à l’idée que l’autre groupe ethnique est par nature inférieur à nous. Toutefois, aujourd’hui le racis­me attribué est paradoxalement capable de s’articuler en termes de respect de la culture de l’autre : n’était-ce pas l’argument officiel pour l’apartheid en Afrique du Sud que les cultures noires devaient être préservées dans leur unicité, et non dissoutes dans le melting-pot occidental ? Y compris les racistes européens contemporains comme Le Pen n’insistent-ils pas sur le fait qu’ils demandent uniquement le même droit à l’identité culturelle que les Africains et les autres demandent pour eux-mêmes ? Il est bien trop simple d’évacuer de tels arguments en affirmant que le respect de l’autre est ici simplement « hypocrite ». En réalité, le mécanisme en jeu est plutôt symptomatique de la part de reniement que contient le fétichisme de la séparation : « Je sais très bien que la culture de l’autre mérite le même respect que la mienne. Mais je les méprise néanmoins avec passion. »

Le point essentiel ici se situe dans la notion introduite par Balibar de cruauté excessive et non fonctionnelle, caractéristique de la vie contemporaine : une cruauté dont les figures vont du racisme « fondamentaliste » ou massacre religieux aux manifestations de violence « sans raison » des adolescents et sans-abri dans nos mégalopoles ; une violence qui ne trouve pas ses racines dans des raisons idéologiques ou utilitaires. Tout le débat au sujet des étrangers qui nous volent notre travail ou de la menace qu’ils représentent pour nos valeurs occidentales ne devrait pas nous duper : examiné de près, il devient rapidement clair que ces propos fournissent une rationalisation secondaire plutôt superficielle. La réponse ultime que nous obtenons d’un skinhead est que ça lui fait du bien de battre des étrangers, que leur présence le dérange… Ce que nous rencontrons ici c’est de la cruauté identitaire, c’est-à-dire la cruauté structurée et motivée par le déséquilibre le plus élémentaire de la relation entre l’égo et la jouissance. Ce qui nous gêne chez « l’autre » (juif, japonais, africain, turc) est qu’il puisse entretenir une relation privilégiée à l’objet de désir – soit il possède l’objet convoité, soit il nous l’a dérobé, soit il constitue une menace envers notre possession de cet objet.

 

La haine politique utile, celle dirigée vers l’ennemi politique commun

Ainsi, plus les théories sociales contem­poraines proclament la fin de la nature, plus la référence implicite à la « nature » imprègne notre discours quotidien : affirmer que nous entrons dans une ère pragmatique « post-idéologique » ne revient-il pas à dire que nous entrons dans un ordre post-politique dans lequel les seuls conflits légitimes sont ethniques et culturels ? Typiquement, dans les discours critiques et politiques contemporains, le terme « travailleur » a disparu du vocabulaire, substitué par « immigrants/ travailleurs immigrants » – ainsi, la problématique de classe de l’exploitation des travailleurs est transformée en une problématique multiculturaliste de l’« intolérance de l’autre ». Et l’inves­tis­sement excessif des libéraux multiculturalistes dans la protection des droits ethniques des immigrants détourne leur énergie de la défense de la classe aliénée.

Bien que la thèse de Francis Fuku­yama sur la « fin de l’histoire » soit rapidement tombée en désuétude, nous continuons silencieusement à présumer que l’ordre global capitaliste libéral-démocratique est en quelque sorte le régime social « naturel » ultime. Nous continuons à concevoir implicitement les conflits dans les pays du tiers-monde comme une sous-espèce de catastrophe naturelle, comme les manifestations de passions violentes quasi naturelles, ou comme des conflits basés sur une identification fanatique aux racines ethniques (et qu’est-ce que « l’ethnique » ici si ce n’est un nom de code pour nature ?). Pour cette raison, face à la haine, à l’intolérance et à la violence ethnique, d’aucuns devraient rejeter fermement l’idée multiculturaliste standard selon laquelle il faudrait apprendre à respecter et vivre avec l’autre et l’altérité, développer la tolérance envers différents styles de vie, etc. Le moyen de combattre effectivement la haine ethnique n’est pas à travers son pendant immédiat, la tolérance ethnique. Nous avons au contraire besoin d’encore plus de haine, mais la haine politique utile, celle dirigée vers l’ennemi politique commun.

Et ne devrions-nous pas placer dans la même catégorie Andreas Lubitz, le copilote de la Germanwings qui écrasa son avion dans les Alpes françaises et tua cent cinquante passagers, lui compris ? Étant donné qu’il n’avait aucun lien avec quelque groupe ou organisation politique, idéologique ou religieuse, les soi-disant experts ont tenté de lui attribuer des désordres psychologiques, dépression etc. Mais reste le fait qu’il était un parfait homme libéral mo­derne, sans idéologie, travaillant dur, se levant tous les matins à 5 heures pour 5 km de jogging, ayant de bonnes relations avec ses amis, vivant une vie disciplinée… Donc, peut-être qu’au lieu de chercher dans les tréfonds de l’islam, nous devrions porter notre attention sur le nihilisme de nos propres sociétés : quelque chose ne doit pas aller chez nous si nos jeunes qui paraissent intégrés régressent dans le terrorisme. D’où leur haine vient-elle ? Souvenez-vous des émeutes des banlieues françaises à l’automne 2005. Dans ces protestations, ce qui frappait était l’absence totale de perspectives utopiques positives : si mai 1968 fut une révolte avec des visées utopiques, les révoltes de 2005 furent des manifestations sans aucune vision d’avenir. Le fait qu’il n’y avait aucun programme dans l’embrasement des banlieues parisiennes est en soi un fait qui doit être interprété. Il nous en dit beaucoup sur l’impasse idéologico-politique dans laquelle nous nous trouvons. Quel est cet univers qui s’autovalorise comme une société du choix, mais dans laquelle la seule alternative disponible au consensus démocratique imposé consiste en des agissements aveugles ? n

 

*Slavoj Žižek est philosophe. Il est professeur de philosophie à l'université de Ljulbjana (Slovénie).

Traduit de l'anglais par Davy Castel.

La Revue du projet, n° 64, février 2017

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