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L’État islamique, Pierre Barbancey

L’organisation djihadiste est devenue un véritable État, incluant des territoires en Irak et en Syrie. Si son implantation géographique est actuellement en recul, les signaux émis ne poussent pas à l’optimisme.

 

Apparu en 2006, l’État islamique en Irak s’est transformé en État islamique en Irak et au Levant (EIIL plus connu sous son acronyme arabe, Daech) en 2013, jusqu’à la proclamation du califat en juin 2014. Le signe d’une expansion géographique de ce groupe mais également d’une volonté structurelle comme annoncé : être un État. À bien des égards d’ailleurs on peut dire que Daech revêt beaucoup de caractéristiques d’un État. Contrairement à Al-Qaïda, dont il est d’une certaine manière issu, l’EIIL contrôle effectivement un territoire. Sur celui-ci ont été créés une administration et des tribunaux, même si ceux-ci sont régis par des lois religieuses. Il existe une hiérarchie civile avec calife et son cercle rapproché, et une hiérarchie militaire, principalement issue du rang des officiers de Saddam Hussein. Enfin, et ce n’est pas la moindre des caractéristiques, un impôt est prélevé. Une monnaie aurait même été battue et un drapeau existe. L’organisation djihadiste s’est ainsi transformée en « État islamique », incluant des territoires en Irak et en Syrie. Après une période de gain terrestre et d’expansion incontestable, la contre-offensive s’est menée sur deux fronts et de manière totalement différente.

 

Une implantation en recul

C’est en Irak que l’État islamique est né et s’est le plus implanté. En juin 2014, il s’est imposé sur les trois quarts des zones arabes sunnites de l’Irak, pratiquement sans combattre. Et c’est depuis Mossoul – qui va devenir la capitale de l’État – que Abou Bakr al-Bagdadi se proclame calife. Cela est notamment dû à la politique sectaire menée par le Premier ministre irakien de l’époque, Nouri al-Maliki, dont l’armée, essentiellement chiite, s’est rendue coupable de nombreuses exactions contre les populations sunnites. Une armée souvent considérée dans ces zones comme une check point army, pour reprendre l’expression de Pierre-Jean Luizard (Le Piège Daech. L’État islamique ou le retour de l’Histoire, La Découverte, 2015), à cause des contrôles incessants subis par les habitants lors de leurs déplacements en ville ou à l’extérieur. C’est aussi ce qui explique qu’à Mossoul comme à Falloudja ou Ramadi (dans la province d’Anbar), les djihadistes ont été accueillis presque comme des libérateurs. À Mossoul, par exemple, l’État islamique s’est bien gardé d’user de la manière forte, du moins au début. Les élites tribales ont été intéressées au pouvoir et la non-observation des lois religieuses par les sunnites d’abord punies par des amendes. Pour les chiites ou pour les non-musulmans, en revanche, la violence s’est appliquée immédiatement : crucifixions, décapitations, exécutions, viols…

À cela il faut ajouter l’attitude du pouvoir kurde d’Erbil. Conscient que l’apparition de l’EI allait favoriser une communautarisation du conflit, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) du clan Barzani aurait passé un accord avec l’EI. Aucune entrave n’est faite à l’entrée dans Mossoul des djihadistes de la part des peshmergas (les combattants kurdes), en contrepartie, ces derniers peuvent s’installer dans des zones peuplées de minorités comme les yézidis ou les chrétiens, voire dans des zones mixtes arabes-kurdes et sunnites-chiites. Si accord il y a eu, il a de toute façon été battu en brèche par Daech qui a attaqué le Sinjar aussi bien que la ville de Kirkouk et a même tenté de prendre Erbil.

En réalité, pendant cent jours, très exactement entre le 10 juin (prise de Mossoul) et le 23 septembre 2014 (premières frappes américaines en Syrie), l’État islamique a pu se développer sans vraiment rencontrer d’opposition et s’est installé aussi bien en Irak qu’en Syrie. En 2015, son territoire s’étendait sur 90 800 km², soit à peu près la superficie du Portugal ! À l’automne 2016, il ne contrôlait plus « que » 65 500 km², l’équivalent de la taille du Sri Lanka. Cela pourrait apparaître comme une perte relativement faible. On se tromperait. D’abord parce que l’EI n’est plus dans une position de conquête. Il ne parvient plus à s’emparer de nouveaux territoires et doit au contraire défendre ce qui lui reste. Par ailleurs, les pertes subies sont d’une importance stratégique considérable. En Syrie, par exemple, Daech a perdu son accès à la frontière turque. En Irak, les djihadistes ont dû quitter la région d’Anbar, leur première conquête, qui était une tête de pont pour une éventuelle attaque sur Bagdad. Et la liaison entre ses fiefs de Raqqa (Syrie) et Mossoul (Irak) est très sérieusement compromise depuis l’offensive lancée sur Mossoul, bien que les plans initiaux fussent différents.

L’attaque sur Mossoul a débuté le 17 octobre 2016. Peuplée de 1,5 million d'habitants au moment de la bataille, contre 2 millions au début du conflit, Mossoul est la seconde ville d’Irak et la plus grande tenue par l’État islamique. Ce n’est que le 22 janvier que le ministère irakien de la Défense a annoncé avoir le contrôle total non pas de la ville entière mais seulement de la partie est. C’est dire si la résistance des djihadistes est terrible. Voitures et camions piégés, bâtiments minés, snipers, kamikazes, tout est utilisé par les combattants de Daech. Ils savent que la mort est au bout. D’abord parce que les chancelleries occidentales ont fait comprendre au gouvernement irakien qu’ils ne souhaitaient pas voir revenir sur leurs territoires les djihadistes étrangers (français, britanniques, belges, allemands, américains…). Mais, surtout, il semble que les plans initiaux établis par l’armée irakienne avec les « conseillers » américains prévoyaient de laisser ouvert l’ouest de la ville, pour laisser la possibilité aux djihadistes de fuir en Syrie. Mais ce qu’on appelle les Forces de mobilisation populaire, qui se sont constituées après la fatwa émise par le grand ayatollah Ali Sistani, des milices chiites en quelque sorte, ont contrarié ces plans en coupant la route reliant Mossoul à la frontière syrienne. En Syrie, l’EI a renforcé ses défenses à Raqqa et assiège toujours Deir ez Zor mais le scénario n’est pas le même qu’en Irak. La coalition menée par les États-Unis qui bombarde Daech en Syrie n’est pas alliée avec le pouvoir de Bachar El-Assad. Celui-ci, renforcé par la reprise d’Alep et soutenu par la Russie, l’Iran et le Hezbollah libanais, n’entend pas se laisser déposséder d’une nouvelle victoire. À Raqqa cette fois. La bataille est cependant loin d’être engagée. D’autant que les forces kurdes, les YPG/YPJ (soutenus par les États-Unis), qui constituent maintenant le gros des Forces démocratiques syriennes dans lesquelles on trouve des milices arabes, se sentent flouées par les nouveaux développements en cours : la Turquie, longtemps soutien de Daech, considère maintenant comme une priorité d’empêcher la constitution d’une zone autonome kurde à ses portes. Pour cela, Ankara s’est rapprochée de Moscou et de Téhéran. Les Kurdes de Syrie, déjà écartés des discussions entamées

à Genève auxquelles participait Washing­ton, sont également exclus des pourparlers d’Astana (Kazakh­stan) parrainés par la Russie, la Turquie et l’Iran.

 

Des cellules dormantes prêtes à semer la terreur

Tôt ou tard, Mossoul sera totalement reprise. Cela signifiera la fin de l’État islamique en tant qu’État mais pas celle de l’organisation qui disposera encore de moyens terribles. Des cellules dormantes sont en Europe et au Moyen-Orient, prêtes à semer la terreur et à commettre des attentats. Cela sera d’autant plus facile que l’après-Mossoul risque d’être très compliqué, particulièrement en Irak. Bagdad et Erbil se disputent des territoires (les peshmergas ont annoncé qu’ils ne bougeraient pas des zones où ils ont pris position) et les différentes milices chiites, dont les unes soutiennent l’Iran, les autres ont pris le parti de Moktada al-Sadr, pourraient s’affronter durement. Enfin, il est à craindre que la Turquie et le PDK de Barzani n’utilisent la situation pour tenter d’éradiquer les bases du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui se trouvent en Irak, sur le mont Qandil, à Marmoukh et au Sinjar.

Bref, malgré l’affaiblissement de Daech, les signaux émis ne poussent pas à l’optimisme. Et tout ce qui précède ne doit pas faire oublier l’autre organisation djihadiste, tout aussi dangereuse et monstrueuse, le Front al-Nosra (rebaptisé Front Fatah Al-Cham), lié à Al-Qaïda, soutenu par les pétromonarchies du Golfe et toujours lié à des groupes armés de l’opposition considérés comme modérés. Jusqu’à présent, le peuple syrien est le grand perdant de toutes ces manœuvres de puissances régionales et internationales. C’est avec cette conception-là, celle d’un Moyen-Orient ballotté au gré des intérêts extérieurs, qu’il faut en finir. n

 

*Pierre Barbancey est grand reporter à l’Humanité.

La Revue du projet, n° 64, février 2017

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