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Le terrorisme: de quoi parle-t-on?, Jenny Raflik-Grenouilleau

L’articulation des notions de violence politique et de terrorisme reste un vaste sujet de réflexion pour nos sociétés et nos systèmes politiques.

 

Certains mots sont si omniprésents dans l’actualité, qu’on finit par ne plus les interroger, voire ne plus les définir. Ils s’imposent seulement comme une évidence du quotidien. Il me semble que le terrorisme relève de plus en plus de ce cas de figure. Il s’est progressivement imposé dans nos vies, en plusieurs étapes, depuis 2001. Il est devenu un élément de notre vie quotidienne, non en lui-même, mais par l’épée de Damoclès qu’il maintient au-dessus de nos têtes, justifiant des mesures de sécurité exceptionnelles, notamment depuis la mise en place de l’état d’urgence.

 

L’évolution du mot

Et pourtant, de quoi parle-t-on ? Dès lors que l’on interroge le mot et son histoire, l’évidence devient complexité. L’étymologie nous renvoie à une notion clé : terrere, « faire trembler », donc terroriser. Mais le mot lui-même n’apparaît qu’au moment de la Révolution, pour désigner, sous la plume de ses détracteurs, la politique menée par Robespierre. Faisant suite à des usages du mot que l’on repère dès la fin du XVIIIe siècle, Le Littré (1860) définit le terroriste comme le « partisan, agent du système de la terreur » et renvoie à Babeuf. La même source réduit le terrorisme au « système de la terreur pendant la Révolution française ». À ce moment, terrorisme tend à définir une politique menée d’en haut, par un gouvernement vis-à-vis de son propre peuple ou d’une fraction de celui-ci, afin d’imposer son pouvoir coûte que coûte. Le terrorisme est ainsi d’abord d’État. Puis, progressivement, le sens donné au mot s’inverse, pour désigner un moyen de pression sur l’État, pour qualifier ceux qui attaquent l’État. C’est ainsi que le dictionnaire Larousse de 1876 évoque le « terrorisme du comité d’action polonais », terrorisme en l’occurrence indépendantiste, sur fond de partage de la Pologne entre la Russie, l’Autriche et la Prusse.

 

Un enjeu des relations internationales

Avec cette évolution du mot, la définition même du terrorisme est devenue très vite, en tant que telle, un enjeu des relations internationales. Lors de la conférence internationale organisée en 1898 contre le terrorisme anarchiste, les Russes et les Allemands veulent cibler l’anarchisme dans son ensemble, alors que la France ou la Grande-Bretagne veulent uniquement lutter contre la violence anarchiste, en la distinguant de la violence politique. Car la définition a des implications juridiques : elle peut remettre en cause la notion même de droit d’asile pour les réfugiés politiques. L’instrumentalisation possible est immédiatement évidente. Les régimes autocratiques entendent qualifier tous leurs opposants de terroristes, pour les poursuivre partout, y compris dans les démocraties où ils ont trouvé refuge.

Dans l’entre-deux-guerres, la Société des Nations se penche à son tour sur la question, notamment après l’assassinat du roi de Yougoslavie et du ministre français des Affaires étrangères, Louis Barthou, à Marseille, en 1934. Mais l’enjeu est là aussi complexe : la Hongrie demande la révision des traités de paix et oppose au « terrorisme » de l’assassin la culpabilité du traité de Trianon. Prudem­ment, la Société des Nations se contente d’établir des listes d’actes ou de cibles terroristes. En même temps, elle propose, pourtant, innovation intéressante car jusqu’ici tombée dans l’oubli, de confier le jugement des crimes en question à une Cour pénale internationale.

Des listes, et non des définitions, c’est ce qu’établissent après 1945 la plupart des organisations internationales, incapables, elles aussi, de parvenir à un accord sur la notion en termes juridiques. Les Nations unies ont buté sur les écueils de la décolonisation et de la guerre froide. Avec le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes se posait la question de la légitimité de l’action violente. Avec la guerre froide se posait celle de l’instrumentalisation de la violence par les deux blocs, comme mode d’affrontement indirect.

Au final, depuis 1898, jusqu’à aujour­d’hui, les États et les organisations internationales se sont heurtés à la difficulté de définir un phénomène qui est sans conteste pluriel et en évolution permanente. Certes, on peut définir quelques « familles » d’organisations terroristes, notamment à partir de la nature de leurs revendications. Ainsi s’opposent des groupes clairement indépendantistes, régionalistes ou nationalistes, et d’autres plus idéologiques, politiques. Mais la réalité est plurielle et les généralisations impossibles. On aboutit donc à la rédaction de ces « listes » qui se juxtaposent les unes aux autres, quand elles ne s’opposent pas entre elles.

Ensuite, la définition du terrorisme se heurte à la dialectique légitimité-illégalité. L’instrumentalisation récurrente du mot par des régimes autoritaires en a rendu l’utilisation parfois très compliquée dans les régimes démocratiques. L’articulation des notions de violence politique et de terrorisme reste un vaste sujet de réflexion pour nos sociétés et nos systèmes politiques. En cela, le débat dépasse d’ailleurs les enjeux juridiques. Il est aussi éthique et philosophique.

Enfin, la définition, à l’échelle internationale, se heurte aux intérêts particuliers des États, qui font que le terroriste des uns est le résistant, voire l’allié, des autres. Or, sans définition juridique universelle du terrorisme, il ne peut y avoir de coopération internationale efficace dans la lutte contre la menace terroriste. Mais il ne peut non plus y avoir de garantie contre l’instrumentalisation possible, par des États autoritaires, de cette menace.

Au total, la définition même du mot terroriste reste un enjeu fondamental de la lutte antiterroriste et de la réaction que nos sociétés démocratiques peuvent lui opposer. n

 

*Jenny Raflik-Grenouilleau est historienne. Elle est maître de conferences en histoire contemporaine à l’université de Cergy-Pontoise.

La Revue du projet, n° 64, février 2017

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