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Recherches marxistes en urbanisme

Qu’est-ce qu’une ville ? Cette interrogation a toujours hanté Marcel Cornu, urbaniste « non professionnel », comme il disait de lui-même, décédé en 2001. Au temps des « villes nouvelles » et de la politique gaulliste d’aménagement du territoire, il n’eut de cesse d’interroger la « banlieue », la «  citoyenneté », l’espace et sa structuration, à une époque où ces questions n’occupaient pas une place centrale dans le débat public. Nous reproduisons ici un article où il montre en quoi l’urbanisme est politique et la crise urbaine une des manifestations d’une crise générale de la société capitaliste.

 C’est seulement depuis une quinzaine — au mieux, une vingtaine — d’années qu’en France la question de l’urbanisme et les problèmes d’urbanisation ont commencé à sortir de la clandestinité ! Je dis bien : la « question » et les « problèmes ». Car aujour­d’hui encore, l’urbanisme étatique dans sa pratique opère souvent sous le sceau du secret. Cette « clandestinité » était en rapport avec une conception qui a longtemps prévalu, selon laquelle l’urbanisme est essentiellement une activité technique spécialisée. Cette conception tendait à signifier (elle impliquait) :
– qu’en urbanisme le rôle décisif devait obligatoirement être réservé aux spécialistes possédant savoir et savoir-faire ;
– que les questions d’urbanisme, complexes et difficiles comme elles sont, ne sauraient être débattues en place publique et que même elles ne relevaient pas à proprement parler de la politique.

Cette conception figure un cas typique de processus idéologique à effet mystificateur. Au départ, il y a la reconnaissance d’un fait réel : à savoir que les procédures de l’action urbanistique exigent une certaine compétence professionnelle.
Cette caractéristique banale est mise en vedette, elle est présentée comme fondamentale, comme définissant l’urbanisme. Dès lors, celui-ci n’a pas place dans le champ politique. Puisqu’il est une technique spécialisée, il est étranger à la politique et indépendant des rapports de classe. En somme, si on met à nu le raisonnement implicitement contenu dans cette idéologie, on trouve ceci : étant donné que la compétence joue un certain rôle (notamment dans les opérations sur le terrain même), il est par principe (absolument) impossible que l’urbanisme soit rattaché sous une forme ou sous une autre au domaine du sociopolitique.
Cette notion idéologique de l’urbanisme – apolitique – par nature n’a pas disparu. Elle s’est adaptée aux circonstances nouvelles plus qu’elle n’a dépéri. Pour pérenniser le mythe de l’innocence politique de l’urbanisme, elle a changé la forme de son « discours », mais sa logique interne (son objectif, son mode de justification) reste inchangée. En son plus récent avatar, elle se réfère à un fait réel, patent : « la crise urbaine ». Loin de nier cette « crise », il lui arrive même parfois d’en donner une image alarmiste. Mais, cette fois encore, le phénomène n’est ouvertement reconnu que pour être radicalement méconnu. La confiance que doit inspirer l’aveu du phénomène accrédite la méconnaissance de ce phénomène dont il serait dangereux (politiquement) d’éclairer la signification, les causes — et les responsabilités. La « crise urbaine » est alors présentée comme un événement inexorable, déterminé par la force des choses, par la dynamique même de l’évolution de la civilisation. Elle est réputée être un problème qui est mondial et non pas propre à ce pays ou lié à telle forme de société — par exemple au système capitaliste. Cette idéologie apparemment nouvelle est la forme évoluée que prend la vieille interprétation de l’urbanisme, qui serait une activité, pour l’essentiel, libre de toute attache sociale et politique. […]
L’urbanisme, qui procède du développement des forces productives et qui est lié à l’ensemble des rapports entre les classes, est une activité globalement sociale. En produisant son urbanisme, une formation sociale se produit elle-même et son urbanisme est aussi un des moyens par lesquels elle se reproduit.
Étant une activité globalement sociale, l’urbanisme est intrinsèquement politique. C’est pourquoi l’État a été amené à intervenir d’une manière systématique et prépondérante. Il réglemente, contrôle, prend l’initiative d’opérations de gran­de envergure (à « effets structurants », comme on dit). Définit (ou tente de définir) une stratégie. Il a donc une politique d’urbanisme, qui est une des branches de sa politique générale.
De son côté le capital financier, en France, surtout depuis une dizaine d’années, intervient massivement dans les opérations d’urbanisme. Il le fait en accord avec l’État et, de plus en plus même, selon des procédures concertées avec lui. Mais les investissements du capital dans ce secteur de la production suivent la même logique qu’en tout autre secteur : recherche du profit maximal en vue d’une accumulation de capitaux. De même, la répartition des biens produits est conforme aux situations de classe. Un OS n’achète pas un appartement vendu un million, ou même un demi-million, ou même un quart de million d’anciens francs le mètre carré. L’urbanisme des banques et des promoteurs est marqué sociopolitiquement.
L’État d’une part, les financiers et les promoteurs de l’autre ne sont certes pas les seuls agents d’urbanisme — on sait que les collectivités locales, bien qu’appartenant à l’appareil d’État, peuvent dans une certaine mesure infléchir la « politique d’urbanisme » de l’État -, mais ils sont les agents prépondérants. Ainsi la politique d’urbanisme de l’État, les déterminations sociopolitiques de l’urbanisme du capital et, bien entendu, les rapports de celles-ci et de celle-là constituent les facteurs principaux de ce que nous pouvons appeler la politique urbaine de la formation sociale (de la formation sociale prise globalement).
Or la « politique urbaine de la formation sociale » française, à quoi a-t-elle conduit ? À une telle somme de tensions, d’insatisfactions, de contradictions et de déséquilibres que le terme de crise urbaine s’est imposé et s’est généralisé. L’idéologie dominante reconnaît que cette crise urbaine existe réellement, mais se refuse à reconnaître qu’elle est produite par le fonctionnement socio-économique et sociopolitique de la formation sociale dont la classe dirigeante est la bourgeoisie, elle-même entraînée et dirigée par la fraction monopoliste. L’idéologie présente donc la « crise urbaine » comme un phénomène autonome et isolable, alors qu’elle est un des effets et une des manifestations d’une crise générale de la société capitaliste. […]
Il se révèle en effet :
1 -  Que la spéculation foncière n’est pas un phénomène indépendant, existant en soi. Elle est inséparable de la spéculation immobilière. Laquelle est à la recherche de surprofits de localisation.
2 - Que dans cette association la prépondérance appartient à la spéculation immobilière. C’est l’exploitation capitaliste du sol-support qui nourrit et attise la spéculation foncière.
Ainsi la dominante du système change. Selon l’interprétation commune, […] le phénomène fondamental duquel procède la chaîne des effets qui modèlent l’urbanisme, c’est la spéculation foncière.
L’analyse marxiste, au contraire, en démontrant que la spéculation foncière est fonction de l’utilisation capitaliste du sol-support, pose la production immobilière capitaliste comme étant, en dernière instance, la dominante du système. […]
Ce serait une erreur, en effet, de ne voir qu’une dépendance, à sens unique, du foncier par rapport à l’immobilier. […] Car s’il est vrai que les prix fonciers sont en corrélation avec les profits et les surprofits espérés par le capitaliste qui achète le terrain, il est vrai également que les profits et surprofits des capitaux investis, donc finalement l’accumulation du capital dans la branche de l’immobilier, sont dépendants de la propriété foncière. C’est pourquoi les deux spéculations associées se trouvent dans une position conflictuelle. […]
Car, nous rappellent Ascher et Giard [Demain la ville : urbanisme et politique, 1975], « les propriétaires fonciers ont en quelque sorte le monopole de ces sols » dont les capitalistes aspirent à tirer des surprofits de localisation. Par suite, ils « peuvent en exiger un prix qui intègre ces surprofits ». Ils « peuvent théoriquement exiger comme prix le coût qu’entraînerait la construction en un autre lieu des mêmes avantages ou la différence en termes de profits, par rapport aux autres terrains industriels, commerciaux, etc., moins bien situés ou moins bien équipés ».
[…] Ainsi la propriété foncière est-elle objectivement un obstacle au plein développement du capitalisme dans le secteur de la production immobilière. Le capital doit, comme on dit, payer un tribut à la propriété foncière. Si le tribut foncier raréfie ou compromet les surprofits du capital, il freine à coup sûr les investissements dans l’immobilier. On sait que le capital investit en préférence là où le taux de profit est le plus élevé.
Et pourtant, en dépit de cet obstacle structurel de la propriété foncière, on sait que des groupes bancaires importants (français, étrangers, plurinationaux) se sont, depuis le mitan des années 1960, jetés […] sur l’immobilier. On peut penser que si tant de capitaux ont été dirigés sur cette branche de la production, c’est parce qu’il y avait là surprofit à pomper. […]

Extraits de Marcel Cornu, « Recherches marxistes récentes en urbanisme », La Pensée, 1975, publiés avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

La Revue du projet, n° 63, janvier 2017
 

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