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Aux origines d’une mémoire républicaine de Robespierre, Hervé Leuwers*

La figure de Robespierre a été, au XIXe siècle, étroitement associée au combat pour la république. Un texte est alors mis en exergue : son projet de Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du printemps 1793.

Deux perceptions
de l’héritage révolutionnaire

De tous les acteurs de la Révolution française, Robespierre est incontestablement celui dont l’actualité reste la plus vive. Évoquer son nom, c’est souvent provoquer la polémique ! Qu’on se souvienne des débats qui, régulièrement, reviennent sur l’attribution d’une rue de Paris au conventionnel (2011, 2016) ; en province, le même enjeu mémoriel a récemment suscité de vifs échanges à Marseille, Montceau-les-Mines, Belfort ou Manosque (2014). Chaque fois, la controverse oppose deux regards contraires : pour les uns, Robespierre est l’incarnation de la Terreur ; pour les autres, il rappelle une première expérience démocratique, marquée par la Constitution de juin 1793.
Dans le paysage politique actuel, cette dernière perception du conventionnel est souvent devenue incompréhensible ; elle suscite fréquemment l’étonnement, voire l’indignation. Il est bon, pourtant, sans chercher à nier le soutien de Robespierre à l’exception politique de l’an II, de rappeler que l’homme est loin d’avoir toujours été perçu comme un « monstre ».

La diversité des jugements sur Robespierre s’observe dès les événements révolutionnaires. Sous l’Assemblée constituante (1789-1791), alors que les députés tentent d’imposer une révolution en accord avec le roi, que le pays n’est pas encore en guerre, Robespierre est déjà pour les uns « l’Incorruptible », pour les autres un « fauteur d’anarchie ». À l’entrée en république, en septembre 1792, il apparaît soit comme un ami du peuple, soit comme un « dictateur » en puissance… Dans les décennies suivantes, Robespierre continue, chez certains, à être perçu comme un intrépide et désintéressé défenseur des droits du peuple, de la démocratie et de la république. En 1828, Buonarroti ne tarit pas d’éloges pour le conventionnel dans sa Conspiration pour l’égalité, dite de Babeuf. Dans les années 1830, le jeune républicain Laponneraye publie les Mémoires de Charlotte Robespierre et des Œuvres choisies du révolutionnaire. Ces mêmes années, le sculpteur David d’Angers consacre à Robespierre aîné deux de ses médaillons de bronze ; auprès du public républicain, ils s’arrachent avec passion.

Un texte au destin exceptionnel
Au XIXe siècle, la figure de Robespierre accompagne ainsi le combat pour l’établissement de la république. De son œuvre politique, l’on retient avant tout un texte : son projet de Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du printemps 1793. Ses rééditions successives scandent les grands moments d’espoir en une nouvelle entrée en république : 1831, 1833, 1848, 1850, 1871.
La période d’élaboration de ce texte au destin exceptionnel est pourtant tragique. En avril 1793, les difficultés frumentaires, l’insurrection de la Vendée, les défaites militaires et les désaccords sur la nature de la république à fonder tendent les débats de la Convention. Lorsque commence la discussion de la nouvelle Déclaration des droits, les divisions entre Girondins et Montagnards sont extrêmes.
À l’Assemblée, Robespierre entend proposer une Déclaration des droits fidèle à sa conception de la république. Jamais, sans doute, il n’a accordé autant de soin à un texte. Il le travaille et le retravaille ; il ajoute des articles, modifie son architecture, en améliore l’expression. Une première version de trente articles paraît dans le n° 10 de son journal, les Lettres de Maximilien Robespierre [...] à ses commettans ; une deuxième, présentée aux Jacobins le 21 avril, en compte trente-sept et une dernière, exposée trois jours plus tard à la Convention, trente-huit.
Le texte s’inscrit dans un moment particulier ; il est là pour démontrer que les Montagnards ne prônent pas l’anarchie, ni la « loi agraire » (le partage des terres), ni la domination de Paris, comme on les en accuse. Mais le texte synthétise aussi les convictions politiques de Robespierre, peu à peu forgées depuis les dernières années de l’Ancien Régime.
Certes, lorsqu’il monte à la tribune de la Convention, le 24 avril 1793, le représentant sait bien que l’Assemblée n’adoptera pas son projet. Il espère pourtant faire voter trois ensembles d’articles, qui lui tiennent particulièrement à cœur. L’orateur entend d’abord obtenir une limitation du droit de propriété. Celle-ci, affirme-t-il, doit reposer sur des principes de morale. « Demandez à ce marchand de chair humaine ce que c’est que la propriété, s’indigne-t-il ; il vous dira, en vous montrant cette longue bière qu’il appelle un navire, où il a encaissé et ferré des hommes qui paraissent vivants : “Voilà mes propriétés ; je les ai achetées tant par tête.” » Par la condamnation de la traite et de l’esclavage, Robespierre confirme que le droit de propriété doit être borné, « comme tous les autres, par l’obligation de respecter les droits d’autrui ». Dans la suite de son discours, il réclame un impôt progressif et une exemption fiscale pour les plus pauvres, ainsi que la proclamation des « devoirs de fraternité qui unissent tous les hommes et toutes les nations ».
Une fois ses propositions exposées, l’orateur lit son projet personnel, dans lequel se retrouvent les articles dont il vient de parler. Depuis 1789, les convictions du démocrate ont mûri. À la liberté et à l’égalité, il ajoute désormais le droit à l’existence, défini dans son article 10 : « La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler. » Robespierre pose, de plus, « les droits d’autrui » pour bornes à la propriété. Il propose encore de garantir la souveraineté en permettant au peuple, « quand il lui plaît, [de] changer son gouvernement, et révoquer ses mandataires », voire de lui résister lorsqu’ils violent ses droits. Sa déclaration se termine par quatre articles, absents de sa première version, qui affirment l’unité du genre humain, la nécessaire solidarité entre les peuples et le rejet des rois.
Les applaudissements qui accueillent la fin du discours ne doivent pas tromper. Les mots de l’orateur divisent. Dans son Patriote français, le conventionnel Brissot qualifie la dénonciation des rois de « galimatias », juge les entraves à la propriété ruineuses pour les propriétaires et les non-propriétaires, et l’impôt progressif « absurde » et « destructif de l’égalité ».
Au siècle suivant, c’est pourtant bien le projet de Robespierre qui est mis en avant par les premiers républicains, en même temps que la Déclaration des droits de juin 1793, qui s’en inspire en partie. Alors que certains dénoncent le « monstre » de la Terreur, d’autres célèbrent l’incorruptible démocrate. Derrière la diversité des regards, ce sont deux perceptions de l’héritage révolutionnaire qui s’opposent… jusqu’à aujourd’hui.

*Hervé Leuwers est historien. Il est professeur d’histoire moderne à l’université de Lille. Il est directeur des Annales historiques de la Révolution française.

La Revue du projet, n° 63, janvier 2017
 

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