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Tous capables ! Erwan Lehoux et Catherine Sceaux*

Le droit à l’éducation pour tous au cœur de la lutte des classes.

Depuis juillet 2013, à l’initiative des parlementaires communistes, il a été affirmé dans la loi pour la refondation de l’école que « tous les enfants partagent la capacité d’apprendre et de progresser ». Selon Jacques Bernardin, président du Groupe français d’éducation nouvelle (GFEN), il s’agit d’une reconnaissance du tous capables, « qui fut d’abord un parti pris éthico politique et un défi pédagogique avant de trouver un étayage scientifique, puis de devenir un principe institutionnalisé » (« Tous capables ! Du pari éthique à la loi d’orientation », Carnets rouges, n°5, décembre 2015. <En ligne : http://reseau-ecole.pcf.fr/80378&gt;). Si la formulation mérite d’être précisée, afin de souligner la perspective égalitaire avec laquelle il convient d’interpréter la loi (affirmer que tous les élèves sont capables mais aussi qu’ils le sont tous également), elle constitue tout de même un point d’appui pour les militants progressistes.
Reste que l’affirmation du tous capables dans la loi doit encore être traduite du droit en fait. Aujourd’hui, des professeurs bien trop souvent non remplacés aux nombreux élèves laissés sur le bord du chemin, force est de constater que le droit à l’éducation pour tous est bien loin d’être une réalité. Il faut dire que la contradiction est forte entre le principe tel qu’il est affirmé dans la loi et le système tel qu’il est conçu. Nul besoin de démontrer à nouveau (voir en particulier les derniers numéros de La Revue du projet consacrés à l’école ainsi que la revue Carnets rouges) à quel point le système scolaire fonctionne comme une machine à sélectionner les élèves, dans l’objectif de reproduire les classes sociales. Or il ne s’agit pas là d’un dysfonctionnement ponctuel de l’école républicaine, résultat d’une pédagogie qui ne serait pas assez adaptée aux élèves, mais bien du rôle fondamental confié à l’école. C’est bien parce que l’éducation se situe au cœur de la lutte des classes qu’elle est, pour les communistes – et pas seulement ! Il n’est pas anodin, à ce propos, de constater que l’éducation est une thématique dont la droite ne manque pas de s’emparer, ce qui fut le cas durant les débats de la primaire –, un enjeu de premier plan.

Affirmer le tous capables, c’est faire réussir tous les enfants, non pas en se contentant de créer un dispositif nouveau mais en changeant l’école en profondeur. Changer l’école en profondeur, c’est lutter contre l’échec scolaire et contre toute forme de sélection et de méritocratie.
L’échec scolaire sanctionne une supposée incapacité de l’élève. Très jeunes, les enfants ont le sentiment de ne pas avoir les mêmes droits que les autres et font l’expérience de la stigmatisation (Serge Paugham, chercheur au CNRS et à l’EHESS, en décrit le mécanisme dans un rapport intitulé « Grandir en France », L’Humanité du 30 novembre 2016). Ils se sentent angoissés à l’idée de ne pas réussir à l’école et acquièrent une image négative d’eux-mêmes. Dès l’âge de 6 ans, 54 % des enfants des quartiers défavorisés témoignent d’un manque d’accès aux savoirs et 41 % d’un manque d’accès aux activités culturelles ou de loisirs. Au cumul des inégalités réelles d’accès au savoir, à la santé, à des activités jugées trop chères s’ajoute un autodénigrement entretenu par la société.
Au lieu de donner à chaque enfant la possibilité d’acquérir le plus haut niveau de connaissance, le système scolaire laisse l’enfant et les parents seuls responsables de l’échec ou du succès dans une compétition effrénée. Le principe méritocratique suppose une logique sélective qui intervient de plus en plus tôt et conduit à une orientation par l’échec. Ne soyons pas étonnés que certains nous expliquent que les jeunes qui ne sont pas capables ou qui ne souhaitent pas poursuivre des études seraient bien mieux en apprentissage dès 14 ans.
La méritocratie qui privilégie la fonction de sélection sociale au détriment de la fonction d’éducation sert à justifier les inégalités et marginalise une partie de la population scolaire. La réussite scolaire est fonction de l’origine sociale. Les inégalités scolaires apparaissent très tôt, dès la maternelle, et ne sont pas compensées par la préscolarisation ni par l’école primaire. L’origine sociale des familles est très souvent primordiale dans le choix des options scolaires, des établissements et des filières. L’accès à des établissements d’inégale qualité a une influence déterminante sur les chances de réussite scolaire et constitue un facteur d’accentuation des inégalités scolaires (audition de la sociologue Marie Duru-Bellat, du 24 mars 2010, au Sénat).

Affirmer le tous capables amène également à redéfinir la réussite des élèves non pas seulement d’un point de vue individuel mais aussi d’un point de vue collectif. Autrement dit, la réussite de chacun exige dans le même temps la réussite de tous. Le tous capables convoque dans la classe la solidarité, c’est la classe en tant que groupe qu’il convient de faire réussir. Si tous les élèves réussissent et s’il n’y a plus de sélection, alors, c’est aussi la question du pouvoir dans la société qui est posée. En effet, pourquoi faire réussir tous les élèves et leur permettre à tous de maîtriser des savoirs complexes sinon pour leur permettre, in fine, de prendre le pouvoir partout dans la société ? En particulier, il n’est pas concevable de maintenir une telle distinction entre travail manuel et travail intellectuel et donc entre tâches d’exécution et de direction dès lors que les qualifications ne permettent plus de légitimer ce discours.

Loin de prétendre qu’il suffirait de changer l’école pour changer la société, comme le formulent hâtivement de trop nombreuses organisations progressistes, nous sommes conscients qu’il nous faudra aussi changer la société pour changer l’école. Notre combat est donc un combat pour l’école, non pas considérée comme un espace sanctuarisé et indépendant de toute autre chose mais bien en tant qu’elle participe du système capitaliste dans son ensemble. L’école apparaît alors comme un front de la lutte des classes parmi d’autres.
Ceci étant dit, autant il serait naïf de penser qu’il suffit de changer l’école pour changer le cours des choses, autant il est inenvisageable d’attendre le Grand soir pour faire évoluer l’école. Chaque pierre posée est en effet un point d’appui pour notre combat. D’une part, parce qu’elle démontre l’utilité des communistes, notamment des élus. D’autre part, parce qu’elle doit être envisagée au regard de son potentiel instituant.

Un projet révolutionnaire : changer les contenus
et les pratiques

De fait, il convient de reconsidérer les modalités d’enseignement en mettant l’accent sur les processus d’apprentissage et en gérant l’appropriation individuelle de savoirs communs sans oublier aucun enfant. Pour cela, il est indispensable de porter un autre regard sur les élèves et sur leurs capacités ; en développant une vision humaniste et ambitieuse, en adéquation avec la recherche en psychologie du développement, en sociologie et en sciences de l’éducation. Il faut également transformer l’appréhension du savoir transmis en se déprenant des évidences et en mettant en lumière les implicites, grâce à un travail historique et épistémologique sur les disciplines.
Un tel projet exige évidemment de donner aux enseignants les outils pour réfléchir sur leurs pratiques et pour reprendre la main sur leur métier. De ce point de vue, une attention toute particulière doit être accordée à la formation initiale et continue des enseignants.

Bien entendu, un tel projet ne saurait être réalisé sans donner à l’école les moyens dont elle a besoin. Nous proposons ainsi de porter le budget de l’Éducation à 7 % du PIB, tout en recentralisant et en déprivatisant la dépense éducative.

Au-delà des moyens budgétaires – et humains ! –, c’est aussi du temps qu’il convient de donner à l’école. Nous proposons ainsi d’étendre la scolarité obligatoire de 3 à 18 ans et de garantir le droit à la scolarité dès 2 ans pour les familles qui le souhaitent. De même, il est temps de rétablir la demi-journée d’école supprimée par la droite en 2005… sans allonger le temps de travail des enseignants. n

*Erwan Lehoux et Catherine Sceaux sont membres du réseau École du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n° 63, janvier 2017
 

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