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Francisco de Quevedo par Victor Blanc

Francisco de Quevedo est né à Madrid en 1580. Figure majeure de la littérature baroque et du Siècle d’or espagnol, Quevedo fut aussi un personnage haut en couleur, un grand érudit, un politicien qui connut la gloire et l’abîme, le clignement qui sépare les fastes de la cour des pailles de la geôle. Volontiers provocateur, pamphlétaire, intrigant, il est emprisonné de 1639 à 1643 pour son hostilité au gouvernement du ministre Olivares et accusé de pactiser avec l’ennemi français. Il ne s’en relèvera pas et meurt deux ans plus tard, en 1645, dans l’amertume et le ressentiment pour ses contemporains. La poésie de Quevedo met en mouvement les grands thèmes de la littérature baroque, les éléments, le feu particulièrement, avec une profusion d’images exceptionnelle pour explorer, par de violents contrastes, la noirceur de l’âme humaine. Poète de l’amour courtois à travers la figure archétypale de Lisi, Quevedo est aussi le fossoyeur de l’illusion lumineuse des sentiments et de la bonté des hommes. En cela aussi, il s’oppose à son grand ennemi, le poète Luis de Góngora, qu’il ne cessera d’injurier (il ira jusqu’à l’expulser de son logement). « Rabelais crépusculaire »  (Ancet), Quevedo ne met la splendeur noire de ces vers au service d’aucune rédemption, d’aucune joie qui serait grâce. C’est une descente en enfer, dans les tréfonds de ce « royaume d’épouvante » qui est l’âme du poète, peuplée des figures grotesques et cruelles des hommes de son époque. Quevedo abaisse et s’abaisse. Dans ses prodigieux sonnets satiriques, l’entrée de l’ordure dans le langage poétique permet une création verbale hors du commun. Au prix de toute hiérarchie, convenance ou clairvoyance. Ainsi des saillies antisémites, qu’il faut sans doute historiciser, mais qui n’en demeurent pas moins dégoûtantes. Et pourtant les hyperboles, les néologismes, les métaphores, les jeux de mots foisonnent, et la verve fait magma de la langue : comme dans le « sonnet du pet », que Quevedo compare au « rossignol des pédés », avant de poursuivre : « Je chie sur les monarques et leur blason / qui se targuent, cernés de brutes épaisses, / de donner vie et aux Parques leçon » ou lorsqu’il parodie le style de Góngora (« la peau du ciel concave »), ou encore, au passage : « Pute gratis est plaisir sans disgrâce », « nez superlatif », « colossal archinez », « face de neige », « soleil cadavre, lueur gisante »… Dans ses errements, Quevedo rencontre le corps. Sans doute pas le corps qu’on aimerait voir chanter, la chair heureuse et belle, mais la chair à vif, la viande, que l’amertume et le langage transcendent et décomposent à la fois, régénèrent et pourrissent. Le poète en pleurs, « en fontaine confondu », sa « cendre amoureuse », c’est-à-dire le délicat poète des poèmes métaphysiques ou des sonnets amoureux doit être lu en regard du satiriste obscène. Et réciproquement. Ils sont contraste et paradoxe l’un de l’autre, reflets de la « confusion » surpuissante qui règne au nom de Quevedo, sur Quevedo.

Victor Blanc

Ceux qui me voient aveugle à tant pleurer
et qui savent mes larmes répandues,
s’étonnent qu’en fontaines confondu
ou bien en pluie, je ne suis dilué.

Pourtant mon cœur brûle, tout étonné
(car, Lisi, dans tes flammes il est tenu)
de ne me voir en flammèches perdu,
en fumées noire et flammes dispersé.
En moi, puissants, ne triomphent les fleuves
des incendies, qui violents me rudoient,
et s’en défendre il n’est pleurs qui le peuvent.

L’eau et le feu traitent de paix en moi ;
ils sont alliés, s’ils me mettent à l’épreuve ;
et tous deux, s’ils me tuent, ne se tuent pas.

Dans les cloîtres de l’âme, la blessure
muette gît, mais consume la vie,
puisque sa faim en mes veines nourrit
une flamme dans ma moelle qui dure.
Hydropique ma vie boit la brûlure,
et déjà cendre amoureuse et pâlie,
montre, cadavre, en ce bel incendie,
son feu défunt, fumée et nuit obscure.
Je fuis les gens, j’ai le jour en horreur ;
et vers la mer, sourde à ma peine ardente,
je lance en de longs cris de sombres pleurs.
Aux soupirs j’ai donné ma voix qui chante
la confusion a submergé mon cœur ;
mon âme est un royaume d’épouvante.

Les Furies et les Peines, en poésie / Gallimard
(Traduction Jacques Ancet)

La Revue du projet, n° 63, janvier 2017
 

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