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Penser la parenté aujourd’hui. La force du quotidien, Florence Weber

Éditions Rue d’Ulm, 2013

Par Igor Martinache

« La » famille arrive aujourd’hui largement en tête des valeurs de nos concitoyens si l’on en croit les enquêtes d’opinion. Qu’il paraît loin le « familles, je vous hais » de mai 1968. Il n’y a cependant pas que sur le plan moral que cette institution a profondément évolué au cours des dernières décennies, mais dans sa physionomie même. En effet, nombreux ont  été les textes qui, de la réintroduction du divorce par consentement mutuel à la reconnaissance du mariage pour tous, en passant par la légalisation de l’IVG, l’encadrement de l’adoption, de la procréation médicalement assistée et la création de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA), ont tenté d’accompagner ces transformations des manières de faire famille, non sans porter des définitions implicites du « bon » parent, et donc en creux du « mauvais ». Ces politiques, sociales notamment, sont-elles pour autant adaptées à la réalité des solidarités impliquées par ces liens de filiation, d’alliance ou simplement de cohabitation ? C’est cette question, cruciale s’il en est, que se propose d’éclairer l’anthropologue Florence Weber dans cet ouvrage – qui constitue en réalité une version « augmentée » de son livre déjà devenu classique, Le Sang, le nom et le quotidien (Aux Lieux d’être, 2003). À partir de plusieurs études de cas approfondies, elle se proposait alors d’étudier la manière dont pouvaient se dissocier et s’articuler les trois dimensions principales de la parenté que son titre indique : la reproduction biologique (le sang), l’institution juridique (le nom) et les soins liés à une cohabitation durable (le quotidien) – cette dernière étant le plus souvent oubliée par le législateur (si ce n’est à travers la notion de « possession d’état ») comme par les anthropologues eux-mêmes. Ainsi, Bérénice, dont l’histoire est détaillée dans le premier chapitre, possède-t-elle trois pères : le premier, Simon, époux de sa mère au moment de sa naissance qui a intenté un procès en contestation de paternité au début des années 2000, le deuxième Damien, élève et amant de sa mère qui l’a mise enceinte, et enfin Nathan, dernier compagnon de sa mère qui a élevé concrètement la jeune fille. En retraçant en détail cette histoire du point de vue de différents protagonistes, Florence Weber montre ainsi comment s’y articulent de manière complexe dimensions matérielles, symboliques et affectives. De même, elle analyse ensuite le cas de Violette, prise en charge peu après sa naissance par le second mari de sa mère, un peintre renommé, mais qui va par la suite lui dénier son nom et l’appartenance à sa propre lignée, avec toute la souffrance que cela implique jusqu’à aujourd’hui pour la femme, quadragénaire au moment de l’enquête. De souffrances, il en est également question dans le cas d’Helena Parva, célibataire, mère de deux enfants, pauvre matériellement, mais relativement bien dotée sur le plan culturel, ce qui lui permet de contester les décisions des services sociaux comme de sa propre sœur. Enfin, la prise en charge dans ses vieux jours de Teresa en Catalogne – province où la liberté de tester est assez grande – est pour sa part révélatrice des reconfigurations de la parenté lorsqu’il s’agit d’assumer la dépendance des personnes âgées. L’auteure montre ainsi comment deux femmes, l’une de ses nièces consanguines, l’autre nièce de sa défunte compagne, toutes deux travaillant dans le secteur sanitaire, vont particulièrement s’investir dans cette assistance quotidienne après avoir écarté une gouvernante abusive, mais non sans être soupçonnées elles-mêmes de chercher à capter l’héritage. À partir d’autres cas moins détaillés (le fils d’un couple d’employés de maison pratiquement adopté comme le leur par leurs patrons sans enfants par exemple), l’auteure met en évidence l’incapacité du cadre législatif existant à reconnaître l’ensemble et l’ampleur des formes de solidarité au sein d’une maisonnée et le cloisonnement des débats entourant d’une part les questions de filiation, et de l’autre les politiques sanitaires et sociales. Son travail invite à poser clairement la question de savoir « qui doit travailler à la survie quotidienne de ceux qui ne peuvent pas se suffire matériellement (enfants, vieillards, malades) ? » et « qui doit supporter le coût de ce travail : le travailleur lui-même dès lors que son travail est gratuit, le dépendant et sa famille, la collectivité ? ». Un débat crucial s’il en est, notamment pour renverser le creusement des inégalités induites par le système actuel sans tomber pour autant dans le salaire maternel promu par l’extrême droite et sous-tendu par une vision essentialisante de la famille. Car une chose est sûre : loin d’être un simple état de fait « naturel », la, ou plutôt les familles sont avant tout ce que nous en faisons, collectivement et individuellement.

La Revue du projet, n° 62, décembre 2016
 

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