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Les Inégalités économiques et leurs croyances, Pascal Charbonnat

Éditions Matériologiques, 2016

Par Pierre Crépel

L’auteur explore le mystère suivant : « Pourquoi les diverses stratégies pour lutter contre les inégalités, explicitement présentées comme telles, ont-elles été jusqu’à main­tenant im­puis­santes ? » Il ne cherche pas à étudier si ces inégalités économiques, dont l’existence est évidente, sont bonnes (comme le prétendent la plupart des dominants) ou mauvaises (de l’avis des dominés et visiblement de l’auteur). Pour éclairer son énigme, il distingue des raisons objectives (puissance du marché, rapports de forces, corruption, individualisme, etc.) et subjectives (croyances) et défend cette thèse : « Si nous ne parvenons pas à changer des rapports sociaux marqués par une inégalité économique toujours plus grandissante, cela dépend de raisons subjectives, idéologiques. » Il constate l’existence d’une dualité très répandue chez de nombreux acteurs : « (i) un discours présentant quelque vœu de lutte contre l’inégalité sociale ; (ii) un échec objectif à remédier à cette injustice ». Il appelle cela « l’idéologie hollandaise » (par allusion à qui vous savez) et estime qu’elle est présente autant chez des gens dont « la sincérité est au moins suspecte » que chez les militants les plus dévoués. Il décompose alors cette idéologie « en ses croyances élémentaires », à savoir « au devoir de certitude politique » (chap. 1), « au marché » (2), « à l’égoïsme et à l’altruisme » (3), « à la vertu des inégalités » (4), « à une transformation sociale douloureuse » (5).
Ses points de vue nous paraissent souvent un peu outrés et unilatéraux, manquant d’esprit dialectique, mais ils n’en sont pas moins intéressants à soumettre à la critique. Décortiquer les apparences et les pièges dans lesquels les gens doués des meilleures intentions peuvent tomber est toujours méritoire. Citons à titre d’exemple la discussion du chapitre 5 sur le caractère nécessairement « douloureux » ou non de toute transition vers un système meilleur. On ressent tout de même plusieurs malaises. Ceux qui, des syndicats au NPA en passant par le PCF, luttent chaque jour contre la politique de Hollande apprécieront sans doute d’être qualifiés, à longueur de pages, de « variétés de hollandais », à savoir les « hollandais radicaux ». Mais, surtout, pourquoi opposer les raisons objectives et subjectives ? N’est-ce pas la conjonction de ces deux types qui nous maintient dans la défaite ?
L’auteur propose comme issue « l’exploration de tous les moyens pour donner à chacun un accès égal aux ressources » (p. 91), et la méthode pour cela est une « technologie éthique » pour faire « vivre effectivement la réciprocité économique », en « assumant les tâtonnements, les essais, les erreurs ou encore les scénarios probabilisés » (p. 94). Cela nous semble assez vague et, en fin de compte, l’auteur n’est-il pas lui aussi dans la même situation que tous ceux qui luttent et ont du mal à éviter les défaites, c’est-à-dire ce qu’il appelle un « hollandais » ?
Au-delà des critiques que nous avons pu formuler, il faut rendre grâce à l’auteur d’avoir attiré notre attention sur le fait suivant : si nous sommes 99 % et qu’en face ils sont 1 % et si nous n’arrivons pas à changer ce système, c’est peut-être (en reprenant l’expression de La Boétie) que nous tombons souvent dans « la servitude volontaire ». 

La Revue du projet, n° 62, décembre 2016
 

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